Ceux qui se posent en victimes sont bien à plaindre...

dimanche 6 mars 2011
par  Asociaux Associés
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On trouve facilement, sous la plume de précaires qui se disent en lutte, des comparaisons entre la situation des chômeurs aujourd’hui et celles des Juifs sous l’Allemagne nazie. Mais si on veut comparer le traitement infligé à une même catégorie à des périodes historiques données, c’est à la politique envers les asociaux qu’il faudrait se pencher. Et si les données ne sont pas nombreuses, on trouve tout de même de quoi se faire une idée de ce que vivaient les précaires.

Le sort des « asociaux » sous le IIIeme Reich… et avant

Le terme n’est pas défini plus précisément que comme ceux dont le comportement n’allait pas dans le sens prôné par l’idéologie nationale-socialiste. Avec comme points de repère, le rapport au travail, ainsi que la volonté d’exclure tous ceux qui ne se fondaient pas dans la « communauté du peuple ». On y trouve prostituées, vagabonds, lesbiennes, meurtriers, voleurs, jeunes en fugue, chômeurs, personne ayant transgressé l’interdit pesant sur les relations sexuels entre Aryens et Juifs, les jeunes ayant refusé d’aller dans les Jeunesses hitlériennes, les femmes sortant d’une peine de prison pour avortement, ceux ayant commis des sabotages… Bien qu’ayant un insigne réservé, le triangle marron, une partie des Tziganes portaient le triangle noir des asociaux dans les camps.

La notion d’asocial n’est pas une création des nazis. Le mot apparaît sous la République de Weimar, dans le dictionnaire des institutions d’assistance. Déjà en 1870, la mendicité, le vagabondage, la prostitution sont des délits. Sous Weimar, ces catégories, qui font partie de ces personnes classées comme asociales, sont envoyées dans des « maison de travail ».

Dès 1925, est créé en Saxe un fichier des familles asociales qui compte, en 1932, 90 000 personnes. Tous les milieux, y compris par exemple des féministes radicales, soutiennent les idées eugénistes, qui sont d’ailleurs répandues dans bien d’autres pays. L’eugénisme est difficilement dissociable du racisme et de l’antisémitisme, puisqu’il s’agit d’améliorer les « qualités » des individus, en évitant la reproduction d’individus jugés faibles, inférieurs ou improductifs, en évitant les relations sexuelles entre différentes catégories qui sont généralement qualifiées de races, voire, comme ce fut le cas, en exterminant toute une population. Ainsi furent stérilisés environ 400 000 personnes, dont un quart classées asociales, et ce dès les premières années du nazisme. Les motifs de stérilisation : l’homosexualité, la délinquance, certaines « maladies » (cécité, alcoolisme, schizophrénie, ...). En 1934, les assistantes sociales du bureau sanitaire pour les prostituées devaient présenter un cas de stérilisation par semaine. Les métis allemands, nés des soldats sénégalais, marocains et malgaches de l’armée d’occupation française de la Rhénanie (après la Première Guerre Mondiale), furent également stérilisés.

L’antériorité au régime nazi de la création de la catégorie d’asociale est importante. Elle montre que les idées « anti-sociales » se développent avant qu’un parti ou un Etat ne les exacerbe, tout comme l’anti-sémitisme et la haine des Juifs n’ont pas été créés ou réveillés par Hitler, mais étaient déjà présents dans la société allemande ou française.

A l’arrivée au pouvoir des nazis, une partie des marginaux (familles pauvres, alcooliques…) sont étiquetés comme ayant des tares congénitales, tout comme certains handicapés ou déficients mentaux, et seront inclus dans les programmes de stérilisation puis de d’euthanasie. Les premières années, avant 1938, ce sont surtout des mesures de contraintes : travail obligatoire, interdictions diverses (mariage par exemple), fichage, envoi dans des camps spéciaux qui ont englobé et déclassé les maisons de travail. Il est à noter qu’avec la crise économique, les mauvais éléments apparaissent comme une charge, et même une charge inutile. Les municipalités, qui gèrent en grande partie le versement des aides sociales, participent donc, sans même y avoir été incitées, à la répression des asociaux. Les familles classées comme asociales se voient exclues des aides liées à la politique nataliste et privées d’allocations, car il fallait passer un examen médical et généalogique.

Ce que le responsable de l’organisme central nazi d’assistance résume très bien : «  l’idéologie national-socialiste et donc l’assistance national-socialiste ne juge pas en fonction d’individus isolés, mais de la totalité du peuple (…). La partie ne compte qu’en fonction de sa valeur pour le tout. » En Allemagne, une vision biologiste de la société et de l’individu s’est imposée, à partir d’idéologies pré-existantes au nazisme, et chaque personne est réduite à une ressource économique… à l’exception des Juifs, les premières mesures antisémites visant par exemple à les exclure de la vie économique.

En janvier 1938, Himmler décide que la Gestapo doit arrêter « par surprise », en une vague « unique et globale » les hommes en âge de travailler ayant refusé à 2 reprises les emplois proposés, selon les données des services de l’emploi. L’opération a lieu du 21 au 30 avril, et entre 2000 et 10 000 personnes (selon les sources) sont envoyées à Buchenwald. Avant la Nuit de cristal, les triangles noirs sont la catégorie la plus nombreuses dans les camps de Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen, où ils reçoivent d’ailleurs généralement un mauvais accueil de la part des « politiques »…

Les comparaisons ne sont pas innocentes...

Il y a bien eu une politique spécifique sous l’Allemagne nazie envers les précaires, et elle a été différente de celle appliquée aux Juifs. Si on revient au présent, que penser alors de phrases comme celles qui suivent ?

La rhétorique actuelle du chômage est cousine de la rhétorique nazie, sans nul doute possible : elle se base sur les mêmes prémisses, mais au lieu de désigner les juifs, elle désigne les "fainéants" (ce que les Nazis faisaient aussi, les camps de concentration étant censés "rééduquer au travail"). Ou Comme autrefois les Juifs furent les boucs émissaires d’une société en crise, ceux qui ont perdu leur emploi portent aujourd’hui cette nouvelle étoile jaune. Pointés du doigt comme responsables de leur situation dans un contexte où l’emploi va manquant, désignés comme des déviants qui profitent de la solidarité nationale, les chômeurs sont de plus en plus harcelés, contrôlés, et livrés à la vindicte populaire Ces affirmations sont non seulement fausses, d’un point de vue historique, mais elles vont surtout dans un sens qui n’est pas celui de lutter pour changer la société et l’oppression que, comme d’autres, subissent les chômeurs.

Si l’on reprend la première citation, le discours sur les chômeurs en France serait basé sur les mêmes prémisses que celui sur les Juifs en Allemagne. Quel était ce discours ? Les juifs, de part leur nature, sont des êtres improductifs, qui vivent de l’exploitation des ressources et du travail des Allemands, et gangrènent la communauté nationale, dont ils sont à l’origine de tous les maux. Ils ne sont pas humains, ne pourraient jamais changer, ils sont une menace d’une extrême nocivité. Il faut donc les « éliminer », dans tous les sens du terme, de l’exclusion de toute vie sociale et économique à la destruction physique.

C’est pourquoi il n’y a pas eu, dans la doctrine nazie, de volonté de mettre au travail les Juifs pour les rendre productifs (même si certains, notamment des compagnies créées par les SS, ont cherché à en tirer profit). La mise au travail des Juifs n’était qu’une humiliation supplémentaire, un traitement dégradant pour une catégorie de population jugée incapable de quoi que ce soit de positif.

C’est là aussi que la deuxième situation est erronée : certes on rend les chômeurs responsables de leur situation, mais ils peuvent revenir dans le giron de ceux qui se lèvent tôt pour faire gagner plus à leur patron. On ne leur fait pas porter la responsabilité de tout ce qui va mal, pas plus qu’on ne leur fait porter d’étoile jaune, symbole de l’exclusion à toute participation à la vie collective, puisque justement, ce qu’on leur demande, c’est de rentrer dans le rang de l’exploitation capitaliste sans faire de vagues.

Or il y a une différence fondamentale entre le fait d’être montré du doigt en raison d’éléments objectifs, par rapport à une situation donnée (et donc susceptible d’évolution) ou en raison d’une appartenance à une race par essence mauvaise et néfaste. Il y a une différence entre une certaine stigmatisation qui vise à mettre la pression pour accepter des réductions de droits et de libertés, et celle de se voir accusé d’être coupable, en dehors de toute référence à des faits précis, de tout ce qui va mal dans la société.

Se désigner comme victimes, c’est d’emblée se mettre dans une position d’impuissance et de passivité. Quand c’est au contraire les possibilités de résistance, les perspectives d’autres choix qui conduisent à une certaine stigmatisation. Ce qui dérange chez les chômeurs, surtout ceux qui n’ont plus guère envie de retourner au turbin, c’est bien qu’ils sont sortis du monde de l’emploi où tant de choses ne sont que mensonges, déni, théâtre. De la part des entreprises comme des salariés eux-mêmes, tant ils sont englués dans ces discours et ces représentations qui ne reposent plus sur rien, tant leurs actes sont à l’opposé des valeurs affichées. Pour autant, le chômage, pas plus que l’emploi n’est en soi une situation permettant d’office de changer les choses, car ce sont les rapports individuels et collectifs, et la conscience de chacun et de l’ensemble qui donnent des possibilités.

Mais pour agir, pour bouger, il faut remettre en question bien des choses, y compris ses actes, ses préjugés, ses façons de penser ou d’être avec les autres. Et bien sûr, croire que ce que l’on fait a une incidence sur le monde, si petite soit-elle. Que nous avons le choix d’agir ou non, ce qui implique une certaine responsabilité.

Mais le statut de victime dépossède de l’action et de la réflexion, rend passif, isole.

Pour être une victime valable, il faudrait se comparer au pire ?

Quitte à se poser en victime, autant se mettre à égalité avec celles qui ont vécu l’extermination, planifiée et organisée méthodiquement, ces millions de personnes déportées dans les camps de la mort parce qu’elles étaient considérées comme des parasites, des êtres inférieurs et nuisibles. Heureusement pour les chômeurs en France, ce qu’ils vivent est peut-être loin d’être agréable ou juste, mais reste sans commune mesure au sort réservé aux Juifs sous le régime nazi ou celui de Vichy.

Une injustice, une situation d’inégalité, de mépris de la dignité se dénoncent pour ce qu’elles sont, pas en les assimilant artificiellement à une situation passée. La position de victime, c’est un bon moyen d’éviter de réfléchir à nos responsabilités, individuelles et collectives, dans la situation actuelle, ça n’ouvre guère de perspectives de luttes et de solidarité… Se poser en victime est une manière d’analyser ce qu’on vit sans (presque) rien remettre en cause : ni soi-même ni le système social et économique dans lequel on vit. Une manière de justifier sa passivité. Elle ne viendrait pas d’une certaine paresse, d’un manque de solidarité concrète, mais de tout ce qui fait que l’on est victime. Le traitement réservé par les nazis à ceux qu’ils qualifiaient d’asociaux montre bien que, même dans un cadre idéologique « cohérent » (la vision biologique des individus et de la société), il y avait bien une différence essentielle sur l’analyse et donc les solutions à apporter au problème juif et au problème des asociaux.

Les chômeurs peuvent vivre des situations où ils sont accusés de "profiter", où on leur met la pression pour bosser, où on cherche à les culpabiliser, mais ce n’est pas comparable à ce qu’on a fait aux Juifs dans les années 1930-40, et pas seulement en Allemagne, puisque la France a pris quelques semaines à peine après la défaite des mesures antisémites de son propre chef.

Ce ne sont pas des situations réservées aux seuls chômeurs. Le cheminot censé avoir une retraite mirifique en pompant sur l’argent du régime général, le sans-papiers qui pourrait se soigner gratuitement avec l’aide médicale, le fonctionnaire qui n’aurait pas la pression mais des congés quand il veut, les familles nombreuses, sont aussi désignés comme "assistés" ou "profiteurs"…

Ce qui est attaqué aujourd’hui, ce sont tous les droits et les protections qui ont été gagnés de haute lutte, et c’est la solidarité collective elle-même. Celle qui, malgré les divisions et les contradictions, permet de comprendre et d’agir au quotidien à partir de ce que nous vivons, et de combattre l’exploitation capitaliste, mais aussi bien contre le racisme, l’antisémitisme, le sexisme, l’homophobie, le nationalisme.


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