mardi 17 février 2009 par Réseau Solidaire d’Allocataires
Depuis le début de la première mandature, Bertrand Delanöe a un énorme problème avec l’art , comme pas mal d’hommes politiques.
Ce n’est pas un problème d’argent : quand le maire aime, le Maire ne compte pas l’argent des autres. Du 104 rue d’Aubervilliers à 108 millions d’euros, aux Nuits Blanches, la satisfaction des préférences artistiques de Mr Delanoë est bien une priorité budgétaire.
A Paris, il y a plein d’artistes que le maire n’apprécie pas, et les sponsors marchands non plus, et l’UNEDIC encore moins.
Par voie de conséquence, ils doivent se contenter du RMI pour survivre et de quelques petits boulots à droite, à gauche. Ils sont donc environ 8000 sur les 60 000 Rmistes parisiens
La mélodie obsédante du violon métropolitain qui vous suit jusqu’au boulot, c’est eux. La fresque qui recouvre le pan de mur gris en face de chez vous, c’est eux. Les têtes de mort apposées par centaines sur les visages figés des mannequins d’affiches publicitaires, c’est eux aussi. Et les concerts gratuits, et le technicien invisible qui s’affaire derrière la scène de la pièce de théâtre pas chère, ce sont eux aussi. Et ces poésies , ces textes et ces photos, que vous glanez sur les blogs ou sur flickr, ce sont souvent eux aussi.
Et si dans les manifs un peu répétitives du samedi après-midi vous vous êtes moins ennuyé que d’habitude entre Nation et République, à cause des grandes marionnettes ou de la fanfare punk, c’est aussi à eux, bien souvent que vous le devez.
Si le petit dernier a cette année ramené un superbe mobile en origamis du centre de loisirs à la place du sempiternel collier de pâtes, c’est probablement que l’un d’eux a endossé la casquette d’animateur.
Nos 8000 artistes Rmistes coutent donc 38 millions d’euros de RMI par an pour faire tout ça et probablement , en bonus, laisser quelques traces dans la longue histoire des arts.
En comparaison, la Ville de Paris alloue 262 millions d’euros par an au budget de la Préfecture de Police. Les 1000 caméras de vidéo surveillance promise par Bertrand Delanoe couteront elles, plus de 60 millions d’euros
Aussi, à partir du mois de mars, nos 8000 artistes vont-ils être triés : c’est une des principales mesures du dernier plan départemental d’insertion. Un budget d’un million d’euros a été alloué à trois associations qui vont être chargés d’évaluer ces allocataires du RMI, et de déterminer, si oui ou non, ils méritent le doux nom d’artistes.
L’une d’elle affiche immédiatement la couleur, à propos des plasticiens
Les formations initiales des écoles d’Art forment à « l’exercice d’une pratique artistique » et non à l’exercice d’une « activité professionnelle ». Cette lacune pénalisante pour la rentabilité de leur activité est par ailleurs un frein puissant lorsqu’il s’agit de créer une activité connexe.
Alors comment va-t-on évaluer la « rentabilité « des artistes ?
En cela la Ville de Paris n’innove pas, et s’inspire des mêmes recettes qui ont permis de détruire le régime d’assurance chômage des intermittents du spectacle, ou de contraindre les chômeurs à renoncer à tout projet choisi.
Delanoe a fait appel à l’Agence Nationale des Solidarités Actives, pour pondre un rapport de deux cent pages. L’ANSA est une création de Martin Hirsch, c’est de là qu’est venue la riche idée du RSA, et c’est d’ailleurs un RSA spécifique qui sera appliqué aux artistes Rmistes.
Le RSA, c’est d’abord et souvent uniquement plus de contrôle et de contraintes. Aussi le rapport de l’ANSA commence-t-il par créer des types d’artistes : il y a donc les 20 pour cent d’ "intégrés" : ceux là, selon l’ANSA « exercent leur art dans des lieux culturels, connus, reconnus, subventionnés et vivent de leur pratique artistique. »
Ceux là seront donc épargnés, pour l’instant par la machine à précariser.
Avec des appellations pareilles, tout le monde aura compris, que ceux là ont peu de chances de recueillir l’indulgence du jury, à l’issue du bilan de compétences obligatoire auquel on va les soumettre….
Bizarrement le rapport de l’ANSA avait dégagé d’autres pistes : création d’emplois, cumul plus souple entre le RMI et les droits d’auteur…
Mais il ne reste dans la décision finale du Département de Paris que ce qui s’accorde avec sa volonté globale de réduire à tout prix le nombre d’allocataires du RMI, à savoir cet accompagnement renforcé visant à déterminer qui est artiste et qui ne l’est pas.
Beaucoup d’intermittents du spectacle encore indemnisés avant 2003, en ont fait l’amère expérience : le sort de leurs droits spécifiques était lié à celui de tous les précaires, et dans un contexte de destruction globale de l’assurance chômage, leur régime particulier a été dévasté de la même manière que celui de tous les chômeurs.
Beaucoup sont aujourd’hui au RMI : comme les autres allocataires, ils font l’expérience d’une pression silencieuse, d’une politique anti sociale qui se cache derrière les paravents de l’insertion et de l’accompagnement personnalisé. De plus en plus contraints d’enchaîner les touts petits boulots, dans leur secteur ou pas, des touts petits boulots de moins en bien moins payés. De plus en plus contrôlés par la CAF.
Aujourd’hui, le dispositif de pression mis en place pour les artistes n’a rien d’exceptionnel : dans le plan départemental d’insertion 2008, le Département prévoit aussi un contrôle plus accru des allocataires de plus trois ans, et l’orientation forcée de milliers d’allocataires vers un suivi psychologique non choisi.
Celle du département de Paris , du maire , de l’ANSA : dans leur vision du monde parfait, chacun d’entre nous est sommé d’obéir à la loi de la demande. Dans son rapport l’ANSA pointe ce qu’elle considère comme un fait incontestable, une vérité première. Il y a trop de gens qui se considèrent comme des artistes. Trop par rapport à quoi ?
Aux besoins des employeurs du « secteur » : parmi ces employeurs interrogés par l’ANSA, Disney, Euro RSCG et un paquet d’entreprises de la communication, et aussi les structures publiques, subventionnées par la Ville de Paris.
Dans cette conception, n’est utile socialement que celui qui peut offrir une « rentabilité « quelconque à ces structures, que celui qui s’adapte et s’ajuste à la commande privée ou publique. Ainsi, les silhouettes de Miss Tic sont rentables depuis qu’elles ne nous font plus rêver, depuis qu’elles s’affichent sur les pubs comme n’importe quel cadavre de synthèse.
Et puis, il y a l’autre conception, celle de tous ces individus qui font et qui créent ce qui leur passe par la tête, qui imaginent avant de compter, qui ont l’audace insupportable de vouloir être ce qu’ils ont choisi d’être. Ceux qui peignent, qui jouent ou qui écrivent même pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter l’art en boite de conserves.
Car beaucoup sont précaires dans l’animation ou dans les musées, beaucoup font les petites mains des grands Festivals et des somptueuses Nuits blanches, et s’ils ne peuvent survivre de leur seul salaire, c’est que ceux-ci sont bien trop bas, et les contrats toujours très courts et très précaires .
Le RMI n’est donc pas un mécénat imposé , comme le répète volontiers le Maire de Paris, mais le misérable minimum , avec lequel la Ville Lumière brille de mille feux culturels qui ne lui coutent pas cher.
Alors défendons nous. Il ne nous faudra pas compter sur les artistes « intégrés « et leurs tristes représentants qui ont participé complaisamment à l’étude de l’ANSA, et se sont portés volontaires pour évaluer les artistes non intégrés.
Les syndicats de l’automobile ne défendent pas les ouvriers intérimaires.
Les syndicats de l’Education Nationale ont à peine levé le petit doigt pour les précaires de l’Education Nationale, les Rmistes embauchés en contrat aidé et virés deux ans plus tard.
Les syndicats officiels de l’animation à Paris ont étouffé dans l’œuf la révolte des vacataires temporaires, pour se consacrer à la défense d’un statut amélioré pour ceux qui sont déjà titularisés.
Les syndicats du « spectacle « ont mollement protesté contre les dernières restrictions apportées au régime d’assurance chômage des intermittents du spectacle mais se fichent éperdument de ce qui arrive à ceux qui en sont exclus depuis 2003.
Ce n’est pas pour rien que l’une des trois associations retenues pour le flicage des artistes précaires, SOCLE est issue d’un ancien collectif de squatters qui s’est vue offrir la légalisation et des locaux magnifiques en échange de son silence sur les expulsions systématiques des autres squats…
Alors, reste l’alliance offensive de tous les artistes du quotidien, les centaines de milliers de Parisiens, qui jonglent avec la précarité et 397 euros par mois pour vivre et survivre, et trouvent encore le temps, de créer et de résister.
Les temps sont aux œuvres collectives et engagées, des textes rageurs aux envahissements créatifs.
Artiste et Rmiste ? Rmiste parce qu’artiste ? Artiste puisqu’ Rmiste ? Venez faire vos preuves....La culture n’est belle que lorsqu’elle est rebelle, le reste c’est de la com’ !
Reseau Solidaires d’Allocataires Permanence pour et par des précaires tous les mardis de 18h à 19H30 à la Maison des Associations :
15, passage Ramey - 75018 Paris - Métro Marcadet Poissonnier – Bureau « Les vignes » au 1er étage.
TEL : 09 54 70 66 22
Mail : ctc.rsa@gmail.com
Sites : http://www.collectif-rto.org http://www.ac.eu.org
Faire un maximum de fric avec les artistes au RMI : une proposition de l’ANSA à destination des employeurs parisiens
Le contrôle accru sur les allocataires artistes n’est que la première phase d’un projet à moyen terme, encore une fois inspiré par la politique générale de précarisation menée contre tous les précaires. Le rapport développe « Des orientations visant à concilier le nécessaire besoin de flexibilité des entreprises et la sécurisation des parcours professionnels des allocataires »
Il s’agit de créer un groupement d’employeurs parisiens , qui mutualiserait les offres d’emploi précaires dans le secteurs, CDD très courts, et qui comprendrait également l’employeur département, la collectivité pour tout ce qui relève des vacations dans l’animation, les bibliothèques, les évènements culturels.
Dans ce dispositif, les salariEs seraient embauchés en CDI au SMIC : mais pas n’importe quel CDI. Il s’agirait du RMA, qui peut légalement être à durée indéterminée.
Ils seraient alors tenus de répondre à n’importe quelle sollicitation d’un des employeurs , quel que soit le boulot proposé, et la durée de celui-ci. Le Ci RMA peut désormais être signé pour une durée hebdomadaire de vingt heures.
De fait, ce contrat instaurerait la précarité à durée indéterminée : plus aucun choix quand à l’activité professionnelle et aucun espoir d’être payé plus que le SMIC !
Le financement ? Les employeurs ne débourseraient que la partie complémentaire au montant mensuel du RMI, dont l’intégralité due à chaque salarié serait reversée par le Département au groupement d’employeurs.
Bien évidemment, aucun précaire n’a intérêt à s’engager dans un contrat de travail de ce type, surtout à durée indéterminée : car démissionner lui ferait non seulement perdre tout droit à l’indemnisation chômage, mais aussi au RMI, puisqu’il sera tenu d’accepter n’importe lequel des boulots proposés , et ce sans limité de durée.
On comprend donc pourquoi, dans un premier temps, le Département de Paris commence par développer une pression sans précédent sur les allocataires, dont beaucoup signeront le contrat le moment venu, simplement pour ne pas perdre leur allocation !
S’informer sur le sort qu’on nous réserve, c’est déjà lutter contre : le rapport de l’ANSA à télécharger ci dessous !
Bravo pour l’article ! Merci pour toutes les infos qu’il contient.
... Par contre, je ne sais pas qui s’est chargé des illustrations mais cela détruit complètement le message et ridiculise ce combat. Les Télétubies et les Tortues ninja, non seulement ne symbolisent pas la créativité artistique (loin s’en faut : ce sont deux émissions enfantines produites par la télévision, faut-il le rappeler ?) mais en plus font passer les artistes pour de doux dingos influencés par Chantal Goya et l’Ecole des fans. Il aurait mieux valu ne pas illustrer si c’était pour illustrer ainsi, ou alors montrer des gens comme vous et moi manifestant (être artiste n’implique pas de se promener dans les rues déguisé en Winnie l’ourson !).
Les artistes ne sont pas des êtres venant d’une autre planète, ce sont des gens comme n’importe quel terrien mais un peu plus à l’écoute de leur sensibilité et de leur imaginaire.
Enfin, je ne vois personnellement pas où est la créativité (autre caractéristique des artistes) dans le fait de se glisser dans le déguisement de personnages créés par d’autres (et qui plus est par la télé !)
Bonjour,
Cette série de photos est issue du blog équilibre précaire et vise à illustrer , non pas ce que sont les artistes mais bien ce que le Département de Paris et les employeurs voudraient qu’ils soient, dans l’article est notamment évoquée la participation de Disney au groupe qui a élaboré les propositions reprises par Bertrand Delanoe, et notamment le fait que les artistes doivent répondre à des objectifs de rentabilité !