Collectif RTO

Des précaires auscultent l’insertion sauce Ville de Paris

dimanche 8 mars 2009 par Réseau Solidaire d’Allocataires

Ces derniers jours, la quiétude de quelques structures d’insertion parisiennes pour les allocataires du RMI a été troublée par des intrusions collectives, joyeuses et revendicatives.

L’Espace Insertion du 13ème et du 5ème arrondissements, puis une association privée, le CECCOF , subventionnée par le Conseil Général de Paris, ont reçu la visite du Réseau Solidaire d’Allocataires.

La raison ? On avait bien remarqué que gouvernement et Conseil Général développaient une fâcheuse tendance à grignoter nos miettes de droits, mais il faut se rendre à l’évidence, avec le RSA (revenu de solidarité ( !!) active), cette fois, ils veulent nous bouffer tout cru !

D’un côté, nos poches qui se vident.

Au mois de janvier, pas mal d’entre nous n’ont pas reçu d’allocation logement, « la faute au bug ». D’autres à cette date attendent toujours le versement du RMI après avoir déposé un dossier l’année précédente, « la faute aux retards temporaires ». D’autres encore ont eu la surprise de ne pas recevoir leur aide au paiement des factures d’électricité et de gaz, « la faute aux effets de seuil ». Etrangement, dans l’autre sens, ni « bugs », ni »retards », ni « effets de seuil » : quand un contrôleur CAF décide que vous n’ êtes décidément pas assez pauvre, la suspension des allocations se fait en un mois à peine, avant même que les délais de recours soient épuisés. Deux rendez-vous manqués, c’est le même régime.

De l’autre côté, notre emploi du temps se remplit d’activités qu’on n’a pas choisies, et qui ne nous apportent rien.

Bertrand Delanoe et son Conseil général ne cessent de nous envoyer des courriers, mais il ne s’agit ni de propositions de boulot choisi et bien payé, ni d’offre de formation, ni bien évidemment d’une offre de logement, ou de tout autre prestation qui pourrait nous sortir de la mouise.

En fait, il s’agit pour des milliers d’entre nous de convocations dans des structures au nom étrange : « Aide au Choix de Vie » , « Aurore », « Centre d’Etudes Cliniques des Communications Familiales » IDEFLE, SOCLE… On apprend fortuitement, à la première visite, ou lorsqu’on cherche à joindre son référent initial que les structures publiques de l’insertion ont transféré notre dossier, qu’on n’a plus rien à y faire, parce qu’une « commission d’orientation » qu’on n’a jamais rencontrée , nous a classé dans un « lot » : celui des plus de cinquante ans, celui des plus de trois ans « enkystés » dans le dispositif, celui des artistes « réfugiés dans leur art », celui des « troublés psychologiquement » ou des « addicts ».

Bref, il faudrait nous rendre à l’évidence : si on vit avec 400 euros par mois, c’est pas la faute des banques qui prennent tout le pognon pour renflouer leurs caisses, c’est pas la faute des patrons qui jonglent avec le chômage partiel ou total pour réduire les salaires, c’est pas la faute du Conseil Général qui investit partout sauf dans le social.

Ca, ça s’appelle du « déni » : en réalité, c’est aussi et surtout parce que nous sommes vieux, légèrement ou profondément déviants, que nos désirs sont pathologiquement en contradiction avec le marché, quand on n’ajoute pas à tout ça une propension à s’installer dans la précarité avec délices.

Et si on refuse le diagnostic ?

Collectivement, refuser leur diagnostic permet d’inverser la pression et de pouvoir exiger des responsables du RMI parisiens quelques justifications sur leurs classements monomaniaques.

Suite à ces deux envahissements, plusieurs allocataires ont pu exercer leur droit au refus d’orientation : ils ont obtenu de réintégrer le secteur public et l’assurance que toute nouvelle orientation leur serait proposée et non imposée.

Plus globalement, Mme Meyer , responsable de l’ensemble des Espaces Insertion de Paris, a dû nous recevoir et répondre à nos questions pendant deux bonnes heures.

Compte-rendu subjectif et orienté , ( mais en existe-t-il d’une autre sorte ?)

Suite à l’occupation de l’Espace Insertion du 13ème arrondissement, nous voici reçus par Madame Béatrice Meyer, responsable de l’ensemble des Espace Insertion Parisiens.

C’est nous qui posons les questions aujourd’hui, et Mme Meyer a un peu de mal à s’habituer : au bout de dix minutes d’entretien, elle nous déclare qu’elle supporte mal de nous voir prendre des notes, qu’elle se doute bien qu’on va retenir une phrase parmi dix, une expression qui nous semble significative pour ensuite aller raconter partout que « Mme Meyer a dit ceci ou cela ».

On comprend bien Mme Meyer. Et pour cause, à peu près une ou deux fois par mois, nous sommes nous aussi en face d’une personne qui prend des notes qu’on ne relira pas, qui seront immédiatement archivées dans un fichier consultable par des centaines de travailleurs sociaux, des notes qui seront ensuite discutées dans des commissions d’orientation chargées, selon nos réponses, de nous envoyer, qui dans une boite à précaires, qui chez un psy.

On est désolés pour Madame Meyer, et d’autant plus qu’elle semble persuadée que tout va bien dans le meilleur des mondes de l’insertion, que même une grève massivement suivie par les travailleurs sociaux n’a pas su la convaincre du contraire.

Mme Meyer est de bonne foi, elle ne hait pas les Rmistes, ne les considère pas comme des fraudeurs, juste comme des gens à problèmes, qui s’angoissent pour un rien.

Ainsi, notre première question concerne la mise en place du RSA.

Nous sommes fin février 2009, le RSA entre en vigueur le 1er juin. Pour Mme Meyer, pas de souci : elle attend les décrets d’application pour voir comment on va faire, il suffira de former les travailleurs sociaux, les agents de la CAF, de changer le système informatique, d’accueillir 40 000 nouveaux entrants, de modifier l’ensemble des règles de calcul pour les compléments de salaire, de formaliser les commissions d’orientation qui remplaceront les CLI, et hop.

Et hop.

Dans le Val d’Oise, le « Et hop » s’est traduit par des retards de dossiers d’environ trois mois dans les CAF, et la fermeture des antennes environ dix jours toutes les quatre semaines.

Des centaines d’allocataires sont restés plusieurs mois sans allocation, les fameux compléments de salaire sont en moyenne de cinquante euros par mois, contre cumul intégral les trois premiers mois et 150 euros ensuite dans l’ancien système.

Voir Quand la CAF du Val d’Oise tire un premier bilan des expérimentations du RSA

Les allocataires pètent les plombs, les salariEs de la CAF pètent les plombs, les travailleurs sociaux pètent les plombs.

Mais à Paris, c’est promis, tout ira bien. Sauf que tout va déjà mal, puisqu’en ce début mars des milliers d’allocataires n’ont rien touché : l’interconnexion des fichiers CAF avec les impôts a très bien fonctionné, mais seulement pour le contrôle, pas pour le calcul des prestations.
Mais la responsables des espaces Insertion voit le RSA comme un progrès social : selon le Département, il va ouvrir la possibilité à des travailleurs à temps partiel, à des précaires jusque là exclus du RMI, d’obtenir un complément de salaire.

En réalité, les choses sont un peu plus complexes : au vu des plafonds retenus dans les expérimentations déjà menées, ces salariEes auraient pu bénéficier pour la plupart du complément assurance chômage, plus avantageux, il y a encore cinq ans. Et si le RSA va peut-être inclure ceux qui ont été exclus auparavant, il va aussi priver de tout revenu une partie de la population précaire parisienne, puisqu’il inclut de nouvelles dispositions plus dures concernant les étrangers.

De plus, pour l’instant, toutes les mesures concernant les hausses du complément de salaire ne sont pas chiffrées : et elles vont se faire simultanément avec une refonte de l’ensemble des prestations actuelles (fonds EDF et solidarité logement, réductions téléphoniques, allocation logement complémentaire de la Ville de Paris…). Au final, les prétendues « avancées », à trois mois de la mise en place du RSA parisien, n’engagent que ceux qui les croient.

Mais on s’affole pour rien...

Notre question suivante concerne l’orientation des allocataires vers des associations privées, avec des référents en contrat de droit privé.

Cette différence de statuts semble parfaitement insignifiante à Mme Meyer, qui elle-même, pourtant, bosse dans le public.

Elle connaît pourtant la différence ; par exemple, l’année dernière, peut-être que Mme Meyer a fait grève avec son personnel, peut-être a-t-elle fait partie de ces personnels qui ont manifesté devant l’hôtel de ville, bloqué la rue. Peut-être même a-t-elle fait partie de ceux qui ont refusé d’assurer le service en continu ou qui réfléchissent aujourd’hui à une grève du contrat d’insertion.

Les salariEes des associations d’insertion privées, eux, risquent bien plus facilement la fin de contrat, ou le licenciement pour faute, en cas de conflit avec leur direction.

Bertrand Delanoe et ses élus peuvent tempêter tant qu’ils veulent si leurs objectifs de « sortie du dispositif » ne sont pas mis en application par les travailleurs sociaux du Département, ou si ceux-ci ne remplissent pas les cases du fichier RMI, mais pas les virer. Par contre, chaque année, les « marchés » avec les associations privées sont reconduits…ou pas. Les associations qui font preuve d’une quelconque indépendance dans leurs conceptions de l’insertion ne seront tout simplement plus financées et agrées.

Nous exigeons donc le droit de refuser l’orientation vers ces structures.

Mme Meyer nous le reconnaît volontiers, selon elle, d’ailleurs les décisions sont prises avec les allocataires.
Cet engagement, à nous de faire en sorte qu’il soit tenu, car ce n’est déjà pas le cas : des Rmistes reçoivent des courriers de convocation vers des structures dont ils n’ont jamais entendu parler.
Si vous êtes concerné, contactez –nous !

Mais au fait qu’est ce qu’elles ont de mieux ces associations, payés avec les fonds du social ?

A cette question, nous n’aurons pas de réponse, car la responsable des Espaces Insertion ne vit pas dans le même univers sémantique que nous.

Nous parlons d’individus, de libre choix, de projets autonomes, de difficultés économiques, d’accès aux besoins fondamentaux.

Elle voit les Rmistes comme un flux global qu’il faudrait impérativement orienter, contrôler, accélérer, par peur de l’inondation.

Alors, nos vies sont saucissonnées au rythme décidé par le département de Paris : nouveaux entrants dans les Espaces Insertion, un an maximum, puis vers les CAPI trois ans maximum, puis vers les associations selon tel ou tel critère global.

Dans l’univers de Madame Meyer, l’absence de solutions réelles est une loi de la nature.

Elle reconnaît qu’on ne peut pas survivre avec 400 euros par mois à Paris, mais si on lui dit que le Conseil Général n’a qu’à augmenter le misérable minimum qu’est le RMI, elle nous oppose le «  principe de réalité  ».

Elle sait qu’un Rmiste sur deux n’a pas de logement, mais «  elle ne peut pas faire de miracle , et trouver des logements  ».

De l’abandon des réponses collectives à la pauvreté et la précarité, à l’inversion de la responsabilité, il n’y qu’un pas, que la gauche parisienne a franchi : et l’insertion, désormais se fonde implicitement sur la culpabilité individuelle du Rmiste.

Ainsi, le département de Paris a décidé d’avance qu’un lot d’allocataires voté en Conseil de Paris avait besoin d’un « soutien psychologique » : des milliers d’allocataires, soient parce qu’ils ont plus de trois ans dans le dispositif, soit parce qu’une commission d’orientation les a décrétés malades, sont censés accepter sans moufter d’être suivis dans des structures à vocation thérapeutique.

Mme Meyer reste extrêmement évasive sur ce volet de l’insertion : elle prétend que « la volonté » des allocataires est toujours « prise en compte », mais nous parle aussi de la nécessité de faire quelque chose vis-à-vis de ceux qui sont « dans le déni de leurs difficultés ».

Il ne s’agit pas selon elle d’ « injonction thérapeutique » car on n’est pas dans la « thérapie » mais dans le « soutien psychologique » .

Mais au fait, depuis quand les travailleurs sociaux seraient-ils aptes à faire un diagnostic sur les difficultés psychologiques, les addictions ou les pathologies supposées des allocataires ?

Depuis qu’une association de psys Processus Recherche est là pour leur prodiguer des analyses et des conseils d’orientation pour les allocataires suivis.

Petit souci quant à l’objectivité des conseils donnés : Processus Recherche est aussi une association candidate chaque année à son lot de Rmistes, pour le marché « problèmes psychologiques ». …

Dernière question : les contrôles CAF

Les contrôles CAF sont décidés en partie par le Conseil Général, qui fixe à la CAF des cibles annuelles de profils allocataires.

A Paris, pour résumer, il s’agit de frapper ceux qui arrivent à sortir la tête de l’eau : les allocataires qui parviennent à faire face à un loyer dans le privé. Forcément vu les prix de l’immobilier, ce sont soit des précaires qui peuvent compter sur la solidarité des proches, soit des allocataires, qui, pour survivre n’ont pas déclaré quelques miettes de salaire. Sont aussi visés tous ceux qui ont choisi de vivre ensemble pour ne pas mourir dans la rue, et à qui le Département veut à toute force imposer la qualité de couples, ce qui permet d’amputer leur RMI.

Pour nous, le problème est évidemment politique, et ces conventions présentées comme purement techniques sont des armes de destruction massive de vies déjà précaires et toujours sur le fil du rasoir.

La réponse sera lapidaire : oui il y a une convention, et non on ne peut pas vous en dire plus.

Conclusion de l’entretien ?

Le département de Paris ne s’était pas porté volontaire pour l’expérimentation du Revenu de Solidarité Active. Pourtant, les principales orientations décrétées par Martin Hirsch sont déjà en cours de test : il s’agit bien de nous réduire aux éléments passifs et flexibles d’un flux global de précaires à patrons qui n’auront qu’à ouvrir le robinet pour recueillir, en cas de besoin le nombre requis de salariEs dociles, bien contents d’être exploités plutôt que stigmatisés ou psychiatrisés

Les travailleurs sociaux sont sommés de ne voir que des « lots » , de trier leurs usagers selon les critères déterminés par les élueEs, et de leur présenter en conséquence un contrat d’insertion déjà rédigé ou le choix du Rmiste se résumera bientôt à signer ou crever sans ressources.

Mme Meyer trouvera cette conclusion horriblement partiale : nous avons nous, au-delà du fonds global de son discours, de sa bonne volonté manifeste, de ses exemples d’allocataires heureux et réinsérés, trouvé assez effrayant la facilité avec laquelle quelqu’un qui a bossé pendant vingt ans comme travailleur social avec des individus, peut adopter une fois intégrée dans la hiérarchie administrative un vocabulaire deshumanisant sans même s’en rendre compte.

Nous ne sommes pas des « lots » , dont un cortège d’élues peut attribuer le « marché » à tel ou tel sous traitant.

Nous ne sommes pas des paquets cadeaux qu’on offre docilement emballés, à la première association d’insertion, ou au premier patron qui en a besoin.

Nous ferons nos vies contre leurs profits !

Comment on fait ?

- D’abord on s’informe : en pièce jointe voici le plan départemental d’insertion qui détaille l’ensemble des mesures prises par le Conseil de Paris. Votre parcours contraint est quelque part là dedans, pour le refuser, c’est mieux de le connaître.

- Pour ceux qui chantent, et autres artistes et cigales, découvrez ici, comment la morne fourmi préférée de Luc Besson et élue PS , Philippe Torreton, voudrait vous faire danser pour pas un rond.

- Ensuite , on l’ouvre haut et fort, un précaire qui cause fait le même effet à un éluE qui précarise qu’une grenade assourdissante à un manifestant non pourvu de bouchons d’oreilles : des exemples ici et ici

- Et puis, au lieu de rester seul, de jouer les blasés de la solidarité, ON AGIT.

On peut aller se convaincre que ça marche en lisant quelques histoires de Rmistes qui à défaut de bien finir, commencent à aller mieux ici (de la CAF Jaurès à la CAPI 1 (Gambetta), paroles de précaires) et ici (Envahissement de l’Espace Insertion 15ème : la menace c’est déjà une sanction, notre défense sera l’attaque).

Et puis après, et bien on peut aller rencontrer les précaires du Réseau Solidaire d’Allocataires , ils sont devant la CAf Jaurès (Paris 19eme) tous les mercredis, de 13 à 14h.

RESEAU SOLIDAIRE D’ALLOCATAIRES

Depuis septembre 09, la permanence se déroule à la Maison des Associations, tous les mardis de 18h à 19h30 :

15, passage Ramey - 75018 Paris - Métro Marcadet Poissonnier – Bureau « Les vignes » au 1er étage.

Réseau Solidaire d’Allocataires- ctc.rsa@gmail.com


PDI Paris 2009
Plan Départemental d’Insertion, Paris, 2009

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