Collectif RTO
Pôle emploi

Le petit théâtre du RSA présente : Feignasse malgré elle

vendredi 22 mai 2009 par collectif rto

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Feignante malgré soi, pièce en un acte

Décor : Un bureau triste et moche. Des portraits tapissent les murs : images de gens figés sur un sourire étrange, dents trop blanches et poignées de main factices. On comprend aux slogans agressifs qu’ils ont retrouvé un contrat aidé ou un stage gratuit grace à Pôle Emploi.

Par la porte entrouverte , on voit le hall et l’entrée de l’agence. Pendant toute la pièce, des gens entrent, le visage éclairé par le soleil de printemps du dehors. Leur visage prend une teinte blafarde dès qu’ils passent la porte. On les voir ressortir des boxes un à un les yeux fixés au sol.

Personnages :
 Melle C : ASSistée et membre d’AC !
 Melle L : RMIste et membre d’AC !
 Mme T : Conseillère à pôl(ic)e emploi

L’histoire débute un matin de bonne heure. Il fait beau, c’est le printemps et pourtant, un nuage plane au-dessus de la tête de Melle C. Elle doit retourner comme chaque mois faire contrôler ses demandes d’emploi par sa conseillère ex-ANPE. Mais contrairement aux autres fois, elle ne s’y rend pas seule. C’est tellement mieux de faire partager ses plaisirs entre allocataires solidaires. Sa motivation est telle à l’idée de cet entretien, qu’elle a jailli de son lit !

SCENE 1 :

 Melle C et Melle L entrent dans l’agence et attendent d’être reçues. La conseillère arrive, l’air triomphant. Tout au long de l’entretien, elle se montre méprisante.

Melle C :_ Bonjour ! (Elle tend sa main à sa conseillère.)
 Mme T :_ Bonjour. (Elle ignore délibérément la main tendue)
 Melle C :_ (pensant) Bon, je ne la force pas. C’est plus honnête de sa part, après tout.
 La conseillère les précède et ne semble pas remarquer la présence de Melle L.
 Melle C :_ Pourriez-vous nous donner une autre chaise ? Nous sommes 2.
 Mme T (stupeur) :_ Deux ? Diantre ! Et pourquoi cela ?
 Melle L :_ Je l’accompagne. Je fais partie du RSA, Réseau Solidaire d’Allocataires, qui fait partie d’AC !
 Mme T (double stupeur) :_ Ah bon !? Et vous-même, vous en faites partie ?
 Melle C (sourire) :_ Bien sûr !
 Mme T (froissée) : Ce n’est pas inscrit sur votre front que vous êtes d’AC !
 Melle C :_ Non, mais c’est inscrit sur mon CV.
 Mme T :_ Où ça ? Je ne vois rien.
 Melle C :_ En bas de la page.
 Mme T :_ Il n’y a rien d’écrit. (À part) AAH ! Elle a l’air bête, là !
 Melle C :_ Ah oui, effectivement, vous avez l’ancien. (À part) Etonnant, moi qui pensais lui avoir envoyé la version récente…
 Mais la conseillère n’a pas imprimé le nouveau que Melle C lui a envoyé au début de leurs rencontres. Preuve qu’elle s’intéresse énormément à son contenu… ou qu’elle joue les ignorantes. Ça ne ferait guère qu’une fois de plus.
 Mme T (Curiosité feinte) _ Et c’est quoi exactement, le RSA ? C’est de la réinsertion ?
 Melle L :_ C’est un collectif qui défend les droits des chômeurs.
 Melle C :_ Pour les radiations, par exemple.
 Mme T (indignée, comme si on l’accusait de meurtre) :_ Les radiations ?! Mais il n’y a pas que les radiations ! Et vous intervenez seulement sur Pôle emploi ?
 Melle C :_ Non, nous intervenons aussi dans les CAF
 Mme T (air méprisant) : _ RSA… Il va falloir changer de titre.
 Melle C :_ Non. C’est fait exprès.
 Mme T :_ Et vous êtes partie prenante de ce collectif ? Sous-entendu : vous partagez leurs idées ?
 Melle C :_ Oui.
 Mme T :_ Et vous y êtes depuis combien de temps ?
 Melle C :_ 2 ans environ. (Pensant) J’y suis depuis qu’on m’a envoyé dans cette agence.

SCENE 2 :

 Melle C lui montre sa liste de candidatures sur les 2 mois précédents.
 Mme T :_ Vous avez eu des réponses ?
 Melle C : _ Je n’ai eu que des « lu » ou des « non lus ».
 Mme T : _ À quoi l’attribuez-vous ?
 Melle C : _ Je suis chômeuse de longue durée.
 Mme T :_ Et vous n’avez fait aucune candidature pour des contrats aidés ?
 Melle C : _ Non.
 Mme T (faisant les gros yeux) : _ Peut-on savoir pourquoi ?
 Melle C : _ C’est une arnaque complète : Le salaire est insuffisant, les allocations logement sautent, des patrons se comportent mal et vous font bosser comme un esclave pour ensuite, ne pas vous donner votre attestation d’ayant droit aux assédics.
 Mme T :_ C’est vrai que certains patrons sont fainéants, mais que c’est comme ça aussi dans des contrats dits normaux. (Melle C fait une moue hésitante) Arrêtez de vous faire une fixette sur AC ! Sortez votre tête de là ! Il y a la réalité et votre réalité.
 Melle C :_ Dites tout de suite que je suis schizophrène ! (Pensant) Et encore, les schizophrènes sont assez intelligents et lucides pour se rendre compte de la réalité. Ce n’est pas pour rien qu’ils la fuient, je pense. Mais dans la bouche de certains agents, cette maladie devient une insulte que l’on ressert aux allocataires pour les enfoncer.
 Mme T :_ Non, je ne vous prends pas pour une schizophrène…
 Melle C :_ Ce que je vous raconte, c’est du vécu, ce sont les témoignages sur le site d’AC sur les contrats aidés. Ces témoignages sont des faits réels ! Les patrons, ça les arrange bien d’avoir des contrats aidés. Ils reçoivent des aides et ne nous payent pratiquement pas.
 Mme T :_ Mais qu’est-ce que ça peut vous faire qu’ils reçoivent des aides ?
 Melle C :_ Rien, dans un sens. Mais c’est juste pour vous dire pourquoi ils prennent les chômeurs, longue durée ou non. Le must, pour eux, c’est encore les stagiaires.
 Mme T (air pincé) : _ Nous ne cautionnons pas les stages. Et le RSA, vous l’avez envisagé ?
 Melle C :_ Oui et je m’y refuse tout net. Il n’y a pas écrit pigeon sur mon front. (Pensant) Elle n’y connaît rien, apparemment. L’ASS n’est même pas concerné par le RSA.
 Mme T :_ Mais vous pouvez cumuler l’ASS et le salaire si vous travaillez moins de 26h.
 Melle C :_ Ah oui ?! 10 € ! Et les contrats sont justement de 26h, pas moins.
 Mme T :_ Vous n’êtes pas positive. Mais tout n’est pas noir !
 Melle C :_ Non. Juste les ¾. (Pensant) Elle se croit chez Carrefour.
 Mme T :_ Vous venez contrainte et forcée avec votre jolie liste en vous disant « je n’ai rien à me reprocher », mais les faits sont là : vous n’avez aucune réponse !
 Melle C :_ Pourquoi ? Parce qu’en plus, je dois venir en gambadant gaiement ?
 Melle L : _ Et vous savez bien qu’il n’y a pas de boulot !
 Mme T :_ Mais c’est faux ! Qu’est-ce qui vous permet de dire ça ?
 Melle C :_ Vous pensez qu’il y a des ondes négatives qui circulent avec le mail ?
 Mme T :_ Non, je ne crois pas à ces choses-là.
 Melle C :_ Ouf, ça me rassure ! Mais il faut que l’employeur m’entende et me voie pour savoir si je suis positive ou non.
 Mme T :_ Mais vous ne l’êtes pas ! En plus, vous avez déjà pré-rempli la colonne des réponses « rien », tellement vous n’y croyez pas ! Il faut donner envie. »
 Melle C se marre. Elle s’imagine se couvrant de Nutella pour appâter son futur employeur.
 Mme T :_ Je vous rappelle que le temps passe, mais que votre CV est bloqué à 2007.
 Melle C :_ Votre collègue m’a donné des conseils pour améliorer mon CV, comme le fait de mettre en avant mon expérience dans le collectif.
 Mme T :_ Même avec le meilleur CV du monde, on n’y parvient pas s’il n’y a pas de motivation.
 Melle C (pensant) : _ Je n’ai jamais été motivée pour me faire exploiter, arnaquer. Et tous les ateliers où je me suis rendue, contrainte ou volontaire ? C’est une preuve de bonne volonté, non ?

SCENE 3 :

 Mme T parle des économies de sa « cliente ». (C’est ainsi que l’ANPE nomme ses demandeurs d’emploi). C’est un mystère pour elle : comment Melle C arrive t-elle à vivre avec si peu alors que 600 € lui permettrait de recevoir plus d’argent, en plus de réintégrer le marché de l’emploi.

 Mme T (insistant) : _ 600 € c’est mieux que rien ! (Pensant) Franchement, elle est débile pour refuser une telle occasion ! 2 barils d’ASS contre un baril de contrat d’avenir, qui dit mieux ? Martin Hirsch avec son RSA.
 Melle C :_ C’est bassement matérialiste, mais 600 € pour 26h, c’est insuffisant et je ne peux pas me le permettre.
 Mme T :_ Mais c’est comme ça pour tout le monde ! On est tous obligé de calculer.
 Melle C :_ Oui, je sais. J’essaie de vous expliquer - mais je n’y arrive pas - pourquoi je refuse cette sorte de contrat.
 Mme T : _ Ah, c’est sûr, vous ne faites pas beaucoup d’effort pour me l’expliquer.
 Melle C (pensant) : _ Admirable, cette capacité à retourner les problèmes de communications comme des preuves de ma paresse. Elle a dû prendre des cours du soir.
 Mme T (menaçante) : _Vous savez, dans Pôle emploi, il y a l’ANPE et les Assédics. L’ASS ne durera pas toujours !
 Melle C : _ Ah ?! (Pensant) Pourquoi ? Elle veut me radier ? Peut-être se dit-elle que le gouvernement va le supprimer. Il n’en est plus à ça près, hein ! Enfin, je n’ai toujours pas répondu à ses angoisses existentielles : d’où me viennent mes économie ? Je fais les troncs des églises du 16e, ma poule !
 Mme T : _ Vous avez gagné au loto ?
 Melle C : _ Non. Je savais que je retomberai dans le chômage alors j’ai prévu en conséquence. Et puis je ne vais pas toujours me justifier, non plus ! Vous voulez voir mon compte en banque ?
 Mme T : _ Non, mais c’est vrai que ça m’intéresse. Vos économies ne dureront pas éternellement. A moins que vous n’ayez une activité parallèle dont vous ne m’ayez parlée… (Air plein de sous-entendus)
 Melle C :_ Non, je n’en ai aucune, à part AC. (À part) Croit-elle que je vends mes charmes ? Que je deale ? D’ici que ce soit elle qui ait dit cela aux Assédics en décembre dernier. Ça expliquerait pourquoi ils étaient persuadés que j’avais travaillé. Suspicion de fraude, à nouveau ?!

SCENE 4 :

 Au bout d’un moment :
 Mme T :_ Je ne sais plus quoi vous dire pour vous convaincre.
 On sent le désespoir poindre
 Melle C : _ Il ne faut pas trop se fatiguer.
 Mme T : _ Je vois ça, oui.
 Melle C :_ Ce que je veux dire, c’est qu’il ne faut pas se fatiguer à trouver des arguments pour me convaincre ; c’est inutile.
 Mme T :_ Merci de me dire ça un lundi matin à 9h.
 Melle C (à part) : _ Je suis si motivante !
 Mme T :_ Je vais passer votre dossier à un autre collègue qui se fera…
 Melle C : _ …Une idée. Et après, il se suicidera ! »
 Mme T fait une tête d’enfer comme si elle venait d’entendre la pire des horreurs. C’est vrai que Melle C est assez acerbe, dans son genre.
 Melle C :_ (Pensant) ça y est, je l’ai traumatisée ! (À Mme T) C’était de l’humour noir. ».
 On imagine le futur collègue, un gars consciencieux qui l’entend et qui déprime de la voir si peu motivée.
 Melle C (monologue adressé au public) : _ Bon, ça ne veut pas dire que j’espère voir les agents se suicider. Les seuls qui l’ont fait devaient être trop gentils, je suppose. Comment résister à la pression de la hiérarchie qui vous dit « Pas de pitié pour les chômeurs ! » d’un côté, et de l’autre, « Il faut aider les chômeurs à trouver un travail » quand on n’a pas les moyens. Voilà deux ordres contradictoires qui vous rendent fous. Alors pour tenir le coup, il y a 2 solutions :
 1) Le zèle et l’obéissance : on radie à qui mieux mieux, pour se faire bien voir, et parfois aussi par conviction
 2) L’attitude blasée : on sait pertinemment qu’on ne peut rien faire, on ménage la chèvre et le chou et on fait le minimum pour ne pas avoir d’ennuis avec ses interlocuteurs. La liste n’est pas exhaustive, bien sûr.
 Mme T :_ Oui, c’est de l’humour noir mais ça arrive à tout le monde. Enfin, il verra que vous avez les idées bien arrêtées.
 Melle C :_ Entre autres, oui. »
 Elle tape le compte-rendu de l’entretien. Cela doit être dur de se retenir.
 Mme T : _ Je vous ai fait un compte-rendu neutre, comme ça, vous n’aurez pas besoin de lâcher tout AC à mes trousses.
 Melle C :_ Oui, surtout qu’on a aussi des chiens.
 Mme T : _ Ben oui, bien sûr.
 Melle C (à part) : _ Elle me prend pour une mytho. Ça fait beaucoup avec la schizo et la parano.
 Mme T : _ Je vous raccompagne.
 Melle C (songeant) : _ Tiens, nous n’avons même pas parlé de mon dernier bilan d’évaluation. Elle n’a pas cherché à me proposer de contrats normaux, mais ne m’a pas fait signer le nouveau contrat PPAE. Ça sera pour la prochaine fois.
 Elles se saluent et Melle C a encore ce réflexe imbécile de tendre la main à sa conseillère qui l’ignore toujours. Enfin, elles sortent.

Conclusion :

 Après ce bras de fer continuel, nos deux membres du RSA pourront faire un petit débriefing de cette entrevue avec leurs camarades. Mais le nuage plane toujours. Mme T signalera t-elle Melle C à la CAF comme étant trop riche ? Lui fera t-elle envoyer un contrôleur CAF pour la coincer sur ses étranges activités parallèles ? La refilera t-elle à sa charmante collègue blonde et radieuse ? Et enfin, Melle C est-elle une feignasse ou une affreuse terroriste ourdissant un complot avec l’Antifrance ? Vous le saurez au prochain épisode !

RESEAU SOLIDAIRE D’ALLOCATAIRES

Permanence de lutte, pour et par des précaires, tous les mardis de 18h à 19h30, à la Maison des Associations :

15, passage Ramey - 75018 Paris - Métro Marcadet Poissonnier – Bureau « Les vignes » au 1er étage.

Réseau Solidaire d’Allocataires- ctc.rsa@gmail.com


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