samedi 22 août 2009 par collectif rto
Pôle Emploi Créteil : réflexions sur une banale occupation ultra minoritaire
Une radiation dans les « règles » est-elle acceptable ?
C’est ce qu’on voudrait faire avaler, notamment aux mouvements de précaires en lutte. Souvent, à l’occasion de nos actions dans les agences de Pôle Emploi, des directions « soucieuses du dialogue social » reconnaissent de bon cœur que certaines radiations sont prises de manière « abusive » comme ils disent, alors qu’il y avait une « justification » légalement autorisée à une absence à convocation, ou un « dysfonctionnement ».
On nous donne souvent des numéros de téléphone, des contacts mails ennous encourageant à passer directement par la direction pour les « cas vraiment choquants », ce serait tellement plus simple de régler ça rapidement, au lieu de venir occuper les agences et de « perdre notre temps ».
Seulement, au Reseau Solidaire d’Allocataires, ce ne sont pas les dysfonctionnements de Pôle Emploi que nous combattons, mais son fonctionnement global.
Pour nous, l’occupation d’une agence n’a pas pour objet de rétablir l’ordre normal des choses, de faire en sorte qu’il n’y ait que des radiations « non abusives », envoyées en lettre recommandée et confirmées après la délibération d’une vraie commission paritaire.
A tous ceux qui ont cru que le contrôle mensuel ne pénaliserait que les mauvais chômeurs, la réalité actuelle apporte un douloureux démenti : car le « mauvais chômeur » n’est même pas celui qui n’accepte pas le boulot qu’on lui propose ou qui n’en cherche pas, mais celui qui, pour une raison ou pour une autre, n’a pas respecté toutes les modalités du contrôle de la recherche d’emploi, que celle-ci existe ou non.
Depuis quelques mois, dans nos permanences, se pressent ceux qui ont été flattés dans le sens du poil par la rhétorique sur la « valeur travail » : les salariéEs des secteurs en tension, qui ont subi le précariat perpétuel, les très bas salaires, le temps partiel, dans la confection, la restauration, le bâtiment, les services à la personne.
D’autres catégories socio-professionnelles ont pris l’habitude de la stigmatisation, de la culpabilisation permanente, du soupçon perpétuel, et du harcèlement de Pôle Emploi. Quiconque est chômeur de longue durée, ou persiste à vouloir bosser pour une rémunération équivalente à son emploi précédent, quiconque à des projets qui ne correspondent pas aux besoins du « marché de l’emploi » sait que Pôle Emploi ne fait pas de cadeau, que la qualité de chômeur ou de précaire l’expose à des rapports sociaux d’une violence extrême, où le moindre manquement à des obligations absurdes entraîne immédiatement une sanction.
Mais depuis quelques mois, le chômage n’épargne plus ces « travailleurs pauvres » des secteurs en tension. Et beaucoup d’entre eux n’ont pas eu de périodes de chômage du tout, ou alors il y a des années. Et la plupart n’ont jamais eu besoin d’une quelconque « aide » pour trouver du boulot, puisqu’il y en avait, du très mal payé, de l’éreintant, mais du boulot.
C’est le cas de Mme D., que nous accompagnons à l’agence de Créteil aujourd’hui. Elle a perdu son emploi d’auxiliaire de vie auprès d’une personne âgée au mois de mai, suite au décès de cette dernière.
Mme D. s’inscrit à Pôle Emploi pour percevoir ses allocations, mais elle n’a pas besoin de ça pour entamer une nouvelle recherche d’emploi, et de toute façon, dans un secteur où une grande partie des employeurs sont des particuliers, le recrutement se fait très minoritairement par le biais de Pôle Emploi.
Pour Mme D., dont le dernier contact avec l’ANPE date de sept ans, les entretiens avec des conseillers sont un service qui lui est rendu. Bien sûr, on lui a fait à son inscription le petit laïus sur les droits et les devoirs des demandeurs d’emploi, mais ce petit laïus consiste à répéter doctement que le devoir du chômeur est de rechercher activement un emploi, pas de ne manquer aucun rendez-vous sous peine de radiation de deux mois.
Or, comme tant d’autres, un beau jour Mme D reçoit un avis de radiation définitive pour « absence à un entretien » pour lequel elle n’a jamais été convoquée.
Mme D ne s’affole pas. Elle n’imagine même pas que « radiation définitive de deux mois » signifie suspension immédiate des allocations, d’une part parce que l’erreur lui semble évidente dans la mesure où elle n’a reçu aucune convocation de Pôle Emploi, mais aussi et surtout parce qu’elle ne conçoit pas que la simple absence à un entretien puisse autoriser à l’affamer pendant deux mois.
La panique commence quand elle se rend à Pôle Emploi, parce que ses allocations n’ont pas été versées, et qu’elle réalise qu’elle ne sera pas reçue, qu’on l’informe froidement que le recours légal se fait par courrier, mais que son excuse, la non réception des courriers, ne sera vraisemblablement pas admise, et que de toute façon, la décision se prend en plusieurs semaines.
Beaucoup des chômeurs récents que nous rencontrons sont totalement brisés par ce type d’incidents et leur réaction, pleine de bonne foi, est de suivre la « procédure », qui les condamne à la confirmation de la radiation.
Mme D. a heureusement des précaires plus « rodés » dans son entourage.
Face à ce type de scénario, nous savons que Pôle Emploi ne cède pas facilement, et que la consigne est désormais de refuser toute négociation immédiate sur un dossier, et de s’arc-bouter sur les recours légaux, longs et le plus souvent inutiles.
Pas mal de directions zélées d’agences éprouvent même un plaisir mesquin à nous inviter à aller au Tribunal Administratif, puisque légalement, c’est à Pôle Emploi de prouver que des courriers ont bien été envoyés et pas au demandeur d’emploi de prouver qu’il les a bien reçus. Allez au Tribunal, nous dit-on, la justice fera son travail.
L’option juridique, pourquoi pas, mais nous n’attendrons pas sans rien faire et, puisque nous n’avons plus que notre temps à perdre, autant ne pas être les seuls.
L’enjeu de la multiplication des envahissements collectifs d’agence à propos de tel ou tel dossier n’est pas seulement la résolution d’UN cas : une occupation bien menée, même à peu, a un objectif : rendre chaque radiation coûteuse pour la machine Pôle Emploi, en terme de temps et d’énergie.
Aujourd’hui, la sous directrice de l’agence a décidé d’adopter une ligne dure : pas de discussion sur le dossier, pas de réception de l’allocataire, la procédure, rien que la procédure.
Comme elle nous le répète, « Pôle Emploi est dans son droit, à vous de prouver le contraire, avec les moyens mis à votre disposition ».
Elle nous indique que la situation de Madame est peut-être terrible et injustifiée mais que la direction régionale de Pôle Emploi ne se déplacera certainement pas, même pour écouter, car sinon, elle ne ferait que ça et Pôle Emploi ne pourrait plus fonctionner.
Ben justement. Nous lui indiquons donc qu’elle n’a qu’à appeler les flics pour nous faire sortir, qu’on reviendra le lendemain pour exiger à nouveau que la direction se déplace et ainsi de suite, et qu’on verra si ça peut « fonctionner » comme ça longtemps.
Enorme malaise. Et ce d’autant plus qu’après une longue diffusion de tracts dans l’agence, nous décidons d’envahir la partie « direction ». Nous nous installons tranquillement, sous l’œil médusé des salariéEs. Certains viennent nous parler, d’autres au contraire tentent de fermer la porte de leurs bureaux mais nous les maintenons toutes ouvertes.
La police ne vient pas et le malaise s’intensifie chez les cadres qui nous observent et ne nous voient pas partir. De fait, nous improvisons une séance collective d’information et d’auto formation sur les nouveaux dispositifs RSA et CTP, nous préparons la prochaine occupation de la semaine dans une CAF, en bossant collectivement sur un cas de contrôle.
Ce n’est certes pas l’impossibilité physique de nous évacuer qui retient la direction, mais autre chose, la conscience peut-être que nous sortirons éventuellement quand la police nous le demandera, mais qu’absolument rien ne nous empêchera de revenir.
Au bout d’un moment, familiarisés avec l’endroit, nous trouvons le bureau de la directrice et nous y prenons place. Nous lui signifions que nous n’avons rien de particulier à lui dire, puisqu’elle estime que nous devons suivre la procédure, mais que nous allons simplement rester là, et que d’une manière ou d’une autre, elle devra bien faire autre chose que la procédure habituelle, même si c’est appeler le commissariat et les convaincre de se déplacer avant dix sept heures.
Et puis le mur s’effondre. La sous directrice quitte son propre bureau, et une demi heure plus tard revient nous informer qu’une membre de la direction régionale s’est déplacée, et attend la personne concernée dans un autre bureau. Totalement perdue dans ce nouveau monde hors procédure, elle en oublie de négocier la sortie préalable de son bureau.
Mme D. est reçue longuement et aimablement, on l’écoute ostensiblement. A la sortie, la directrice régionale nous indique que la décision définitive sera rendue très vite, dans les quarante huit heures et que des éléments personnels importants ont été dégagés pendant l’entretien.
La radiation sera-t-elle annulée ? Pour l’instant, nous n’en savons rien, à nouveau quelqu’un à la direction régionale peut tenter la ligne dure.
Stratégiquement, l’on peut penser que tant de temps consacré à faire annuler une radiation, c’est beaucoup d’énergie pour pas grand-chose. La première réaction, lorsqu’on pense à s’organiser collectivement, c’est de se dire qu’un collectif de précaires doit s’arranger pour être le plus nombreux possible, le même jour, au même endroit.
Actuellement, beaucoup de collectifs préfèrent, au vu d’une force de mobilisation encore relativement faible, organiser des occupations moins fréquentes, mais avec plus de monde, ce qui permet aussi de se rendre dans les directions régionales ou nationales, et éventuellement d’avoir un écho médiatique.
En ce qui nous concerne, en tout cas en région parisienne, nous constatons quotidiennement que des actions d’envahissement très régulières sont efficaces même à très peu nombreux, à cause du facteur répétition : la direction de Pôle Emploi sait très bien que le mouvement des chômeurs et précaires n’est pour l’instant absolument pas capable de rassembler beaucoup de monde, souvent, sur la durée. Beaucoup de précaires ne sont pas prêts à sauter le pas d’un investissement de lutte sur la durée, beaucoup aussi hésitent encore devant des actions d’occupation qui entraînent une présence policière importante et bien plus impressionnante que les quelques policiers de quartier qui se déplacent éventuellement lors d’envahissements limités mais déterminés.
Par contre, la direction sait aussi, à l’épreuve des faits, qu’un collectif qui organise des permanences de luttes régulières, et fonctionne sur la base de la simple réciprocité - un accompagnement contre un autre accompagnement - peut très facilement perturber quasi quotidiennement le fonctionnement de la machine à radier.
Surtout dans un contexte où la gestion des flux, pratiquée pendant des années pour éviter le regroupement de nombreux précaires dans la même agence au même moment, ne fonctionne plus : en effet, entre réduction des effectifs, impératifs de la fusion et hausse du chômage, il y a à nouveau beaucoup de monde qui patiente dans les agences et qui peut facilement se solidariser, et participer spontanément à la résistance.
Cette situation particulière risque de ne pas durer très longtemps : les marchés conclus avec des opérateurs privés, dans des proportions jamais atteintes jusqu’ici, sur la base de la segmentation des « publics » ne vise pas seulement à favoriser la production de profits sur le dos de la misère. Elle répond aussi à des impératifs d’ordre public, de division des précaires, d’éparpillement dans des structures multiples où ils seront plus isolés.
Les choix que nous faisons actuellement sont donc cruciaux, par rapport à une fenêtre qui ne restera pas ouverte très longtemps.
Le débat sur nos priorités stratégiques, sur le harcèlement démultiplié et déconcentré, à chaque fois que l’occasion s’en présente, c’est-à-dire à chaque fois qu’un précaire veut bien jouer le jeu de cette réciprocité de lutte, ou sur la nécessité de se concentrer au contraire sur des actions moins nombreuses mais plus « ambitieuses », est d’actualité pour tous les collectifs de précaires, hormis ceux qui peuvent tenir les deux de front sur la durée et affronter la répression qui va avec. Mais, à notre connaissance en tout cas, peu en sont encore là.
Et nous évoluons dans un contexte où les occupations longues ne sont plus possibles ou très rares, où la pression policière sur les actions d’occupation est telle qu’elle ne permet plus ce qui était possible dans les années 90, à savoir le maintien temporaire de débats et d’AG improvisées ET ouvertes dans les lieux occupés.
Nous pensons que la diffusion de la rébellion active ne peut se faire massivement qu’au travers d’interventions quotidiennes et démultipliées sur le territoire, notamment dans les métropoles, et que la machine à radier ne reculera pas si le nombre n’y est pas, que les conditions qui ont permis à un mouvement finalement et relativement faible numériquement en 97-98 de renverser très temporairement la donne ne sont pas encore réunies.
Mais, au vu de tous les mouvements de ces dernières années, l’on peut constater, qu’aussi forts soient-ils, le problème c’est leur élargissement dans l’espace urbain, la contamination nécessaire qui permet que les mouvements isolés se rejoignent d’eux mêmes, au lieu de rester des îlots de perturbation dans une mer de passivité qui permet au système de continuer à fonctionner bon gré, mal gré.
Le harcèlement de basse intensité nécessite peu de personnes au même moment et en même temps pour enrayer la machine et donne peu de prise à une répression grave, tout en permettant une diffusion de l’ambiance de lutte et de solidarité un peu partout, et cette « ambiance » nous apparaît comme un élément déterminant pour la force et la capacité à tenir des futurs mouvements de révolte massive qui ne sauraient trop tarder.
RESEAU SOLIDAIRE D’ALLOCATAIRES
Permanence de lutte, pour et par des précaires, tous les mardis de 18h à 19h30, à la Maison des Associations :
15, passage Ramey - 75018 Paris - Métro Marcadet Poissonnier – Bureau « Les vignes » au 1er étage.
Réseau Solidaire d’Allocataires- ctc.rsa@gmail.com
Bonsoir
D’abord bravo pour vos actions, chapeau bas.
Ensuite, concernant le TA, il faut savoir que le dossier a intéret à être bien ficelé. Je veux dire sur la forme. Car la moindre erreur (de procédure par exemple) sera exploitée pour vous renvoyer dans les cordes. En même temps ça permet au TA de se débarrasser du problème sans juger sur le fond. Et comme il est rare qu’un dossier respecte les pinailleries sophistiquées de la forme - surtout les termes de la plainte- il est fortement recommandé de saisir un avocat d’entrée, pour la rédiger. Tout en sachant que le Maître va pas se mettre en quatre pour vous défendre attendu que vous êtes en Aide Juridictionnelle...
Enfin, petite critique. Ce que vous écrivez est passionnant mais beaucoup trop long. J’ai honte de l’écrire mais j’ai zappé au bout d’un moment. Combien de personnes, à votre avis, auront lu jusqu’au bout ?
Ce que vous écrivez est passionnant mais beaucoup trop long. J’ai honte de l’écrire mais j’ai zappé au bout d’un moment.
Question de personalité, de gout ? Trouvant importantes et intéressantes les réflexions présentes, j’ai lu le texte en entier. Donc il y a au moins un. Quant aux "pinailleries de forme" dans un recours, s’informer par exemple sur http://www.recours-radiation.fr (très bonne documentation) où il y a plein de gens qui ont réussi leur recours devant le TA.
Bravo, continuez !