dimanche 6 septembre 2009 par collectif rto
Avant, c’était quand Mlle L. alternait entre les nuits de début de mois en auberge de jeunesse, et la rue le reste du temps, quand le RMI était épuisé. Ou pendant la saison touristique quand les auberges de jeunesse étaient pleines.
Et puis Mlle L. a rencontré des précaires en lutte. Tout en continuant à dormir dans la rue, elle a lutté pour son relogement et l’a obtenu. Un exploit, objectivement.
Mais il lui a encore fallu lutter pour avoir accès à un travailleur social, afin d’obtenir l’argent nécessaire au paiement de la caution. Et quelques meubles.
Les convocations obligatoires ont commencé à arriver ; d’abord à l’espace Insertion du 11ème arrondissement, puis dans une association privée, SOASIF. Sur le site de cette association, on apprend que cette structure est censée assurer pour huit cent allocataires l’« Accompagnement social d’allocataires parisiens du RMI inscrits dans le dispositif RMI depuis plus de 3 ans et/ou âgés de plus de 50 ans dont des familles en vue de leur insertion socioprofessionnelle ».
Selon le même site, « la prise en charge assurée comprend toutes les mesures d’accompagnement destinées à favoriser l’insertion des allocataires du RMI, touchant au logement (demandes FSL, hébergement d’urgence etc.…), à la santé, à l’insertion professionnelle, et à l’action éducative, à l’exception de la protection de l’enfance »
Bref le genre de trucs qui auraient été assez utiles, en admettant que la réalité corresponde au prospectus, au temps ou Mlle L. dormait dehors.
Trop tard ? Pas tout à fait, Mlle L a envie de trouver un boulot et un salaire.
Evidemment, après le parcours du combattant qu’elle vient de traverser, ça n’a rien d’une évidence.
Pas besoin d’avoir fait quatre ans de socio, ou cinq de management, pour identifier les difficultés.
« Ben je dormais dehors », ce n’est pas la réponse la plus adaptée à la question « Qu’avez-vous fait tout ce temps là ? » qui arrivera forcément dans n’importe quel entretien d’embauche.
Et le moyen de combler partiellement le trou, de le faire oublier, c’est une formation, et pas une bidon, pas une de trois mois du style « Comment récurer les chiottes en dix leçons » ou « Autonomisation remobilisatrice dans la recherche d’emploi revisitée ».
Pas besoin d’être docteur en psycho pour trouver des pistes de « revalorisation du potentiel implicite » chez Mlle L.
Elle est parfaitement bilingue, Mlle L., par exemple.
Mais, manifestement, à SOASIF, on ne raisonne pas de cette manière. L’innovation, l’adaptation sont des qualités requises pour l’allocataire, pas pour les structures d’insertion.
Alors Mlle L, on l’envoie sur un « Diagnostic Orientation », où on lui propose un pauvre CV, puis on lui « propose » d’aller s’inscrire à Pôle Emploi.
Donc, l’association est chargée d’assurer l’insertion professionnelle des allocataires, et cela consiste à les envoyer à Pôle Emploi. Y’a pas un doublon quelque part ?
Mlle L n’a pas besoin de Pôle Emploi pour lire les annonces. Ni de rendez-vous supplémentaires.
A partir de là, la machine à pathologiser s’enclenche : avec insistance, on propose et re-propose à Mlle T un « suivi psychologique ».
De guerre lasse, lors d’un rendez-vous, celle-ci ne dit pas non. Ce sera donc « oui » pour sa référente. Infantilisation immédiate : celle-ci prend rendez-vous pour elle, choisit le service et Mlle L reçoit donc une convocation chez un psy à la CPAM.
Erreur impardonnable de SOASIF, qui a pourtant à sa disposition l’ensemble du parcours de Mlle T. , et notamment les précédentes interventions collectives autour de son dossier.
En effet, quelques jours plus tard, nous venons donc à une dizaine d’allocataires solidaires crier très fort ce « Non » que SOASIF n’a pas voulu entendre, concernant un suivi « thérapeutique ».
Et ce « Non », nous ne sommes pas venus l’asséner à la travailleuse sociale qui applique, certes sans grand recul, des consignes globales à son petit lot d’allocataires, mais à la direction qui donne les ordres s’appliquant au suivi de tous les RSAstes de la structure.
Souvent, les travailleurs sociaux manquent d’imagination et d’optimisme. Ce qui entrave leurs propres luttes. Ainsi, viennent-ils nous expliquer, l’un après l’autre qu’il est impossible que la direction se déplace et nous rencontre ce soir, simplement parce que nous sommes là en groupe. Et d’autant plus qu’on n’est même pas au siège, mais dans une antenne locale.
De toute façon comme partout, il faut bien que la direction s’occupe de nous et de notre force d’inertie, parce que seule l’évacuation peut en venir à bout, et pour ça, il faut un ordre de réquisition signé.
Donc, on attend. Et une heure plus tard, la directrice départementale arrive, comme d’habitude.
Ca démarre mal. On se présente comme un collectif de précaires venus voir une association subventionnée par le Département de Paris pour appliquer une politique d’insertion bien déterminée.
Cette description de son asso ne lui convient pas. Comme beaucoup de ses confrères et consoeurs d’insertion privée, elle voudrait qu’on voie sa structure, comme se situant à côté de nous, pas en face.
Alors elle se lance dans une longue description de ses activités « pour les exclus ». Elle semble persuadée d’éveiller un sentiment de « complicité » en nous énumérant les « publics » pour lesquels SOASIF intervient : les jeunes majeurs, les Rmistes, les errants, les toxicomanes, les femmes isolées avec problématiques spécifiques.
Elle ne réalise pas que l’énoncé de ces catégories constitue justement le saucissonnage et la stigmatisation perpétuelle que nous combattons, la base du vieux chantage au revenu.
Alors pour faire bref et pas trop polémique, on lui indique que tout ceci nous est parfaitement indifférent et qu’on est là à propos d’un problème très précis, une forme d’injonction thérapeutique mal dissimulée sous le vocable de « contrat d’insertion obligatoire ».
Le terme « injonction thérapeutique » la fait bondir. Et pour cause, légalement, nul ne peut contraindre qui que ce soit à suivre des soins, hormis un juge, dans un cadre juridique précis.
Elle nie. D’abord, Mlle L n’aurait pas dit non à sa référente.
La question du consentement libre et éclairé, c’est un truc de psys, ça non ?
Quand on dit oui, parce qu’on a peur de dire non, une peur motivée de manière très objective par les possibilités de sanction de son interlocuteur, peut-on parler de consentement libre et éclairé ?
Quand le « non » peut être traduit par « absence d’engagement dans des démarches positives d’insertion », dans le contrat qui sera rapidement transmis à l’Equipe Pluridisciplinaire chargée de valider ou pas, peut-on dire non en toute sincérité ?
Quand ce non en tout état de cause, va fortement indisposer le référent, persuadé du bien fondé d’un « oui » ? Quand, de ce référent dépendent en grande partie la suite des évènements, le maintien de l’allocation, mais aussi l’attribution d’aides d’urgence en cas de pépin, mais encore la fréquence des convocations, la possibilité de faire aboutir des projets propres ?
A toutes ces questions, la psychologue ne peut répondre que par la schizophrénie galopante.
En tant que psychologue, elle sait très bien que le cadre de l’insertion est un cadre contraignant, qu’il n’y aucune relation d’égalité entre le référent et l’allocataire. Et que ce cadre-là entrave forcément la liberté du consentement.
Mais en tant que membre d’une structure d’insertion, qui participe à cette contrainte, elle ne peut remettre en cause ce cadre, sans rompre avec ce dispositif.
Mais celui-ci est aussi la condition du développement et de la survie de la structure qui lui assure un statut et un salaire.
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Donc, pour tenir bon face à cette insurmontable contradiction, il faut catégoriser pour rendre acceptable la contrainte implicite. A trois reprises, la directrice départementale, pour justifier l’injonction implicite d’un suivi psychologique compare le public « RSAste » avec le public « Mineurs en danger ».
Socialement, il est en effet globalement accepté que l’adulte décide seul pour « le bien de l’enfant ». Qui, si on le n’y contraignait pas ne mangerait pas de soupe, ne se laverait pas les dents et finirait diabétique à six ans.
On serait un peu pareils, nous les RSAstes…
Encore une fois, on coupe court.
Quel que soit le petit monde que s’inventent nos spécialistes de l’insertion, pour ne pas craquer devant la réalité de leurs fonctions de contrôle, ou pour sauver la mise vis-à-vis de l’extérieur, légalement, nous sommes majeurs.
Et quand on dit non, c’est non, même si la réalité du rapport de forces entre précaires et Département fait qu’il vaut mieux être plusieurs pour dire ce « non ».
Donc, nous voulons que la directrice s’engage à ce qu’il n’y ait aucune conséquence, directe ou indirecte, suite au refus de suivi psy. Après moult pirouettes, elle s’y engage.
Très vraisemblablement, après cette intervention collective, SOASIF aimerait autant ne plus jamais nous revoir, Mlle L. et nous.
Malheureusement, SOASIF est financée pour nous insérer, pas le choix.
Alors, nous exigeons aussi un rendez-vous un peu plus « égalitaire », avec la direction locale, où Mlle L pourra voir ses désirs pris en compte, où elle ne sera pas seule face au grand jeu de l’individualisation des problèmes sociaux.
Il paraît que l’insertion est un parcours. Alors, ce que nous exigeons de la direction de SOASIF, c’est qu’elle reconnaisse une évidence : pour avoir sauté l’obstacle de la rue et de l’errance, il faut une « psyché » en béton armé.
Ce n’est pas nous qui sommes malades, pas nous qui développons des systèmes délirants déconnectés du réel, où le chômage ne serait pas de la responsabilité de ceux qui précarisent, licencient et exploitent à tour de bras, mais dû à des « problèmes psychologiques individuels ».
On ne peut pas trouver ce qui n’existe pas, juste parce qu’on cherche comme on nous a dit de chercher.
Quand une offre d’emploi, même merdique rencontre soixante dix candidatures (parfois 500), il y a soixante neuf personnes, dont le comportement réel importe peu.
Le reste, l’« insertion », la « remobilisation », c’est du flan. Mais du flan empoisonné, quand il est assorti du chantage à la misère, du « Fais semblant de croire à nos délires ou crève ! ».
RESEAU SOLIDAIRE D’ALLOCATAIRES
Permanence de lutte, pour et par des précaires, tous les mardis de 18h à 19h30, à la Maison des Associations :
15, passage Ramey - 75018 Paris - Métro Marcadet Poissonnier – Bureau « Les vignes » au 1er étage.
Réseau Solidaire d’Allocataires- ctc.rsa@gmail.com
Mlle L. pouvait aussi prendre le système à son propre piège en allant consulter d’elle même-dans un Centre Médico-Psychologique ou un Centre de Jour. Sachant ses conditions de vie proprement infernales (comment sortir intact de l’expérience de la rue ?), elle peut bénéficier dans ce cadre-là d’un accompagnement psychothérapeutique en ambulatoire assorti de l’appui d’une assistante sociale pour l’obtention d’un logement, en hôtel social dans un premier temps, en HLM ensuite.
Le fait d’aller consulter dans un CMP ne fait pas d’elle une déséquilibrée : cela peut tout simplement la placer à l’abri des harcèlements que vous décrivez. En même temps, elle donnera l’impression de jouer le jeu : la différence c’est qu’elle choisit elle-même les modalités du suivi psychologique qu’on veut lui imposer. En CMP et/ou Centre de Jour, elle a affaire à des professionnels du service public dépendant du milieu hospitalier. Ceux-ci verront d’eux-mêmes si Mlle L. est en mesure de prendre un emploi dans un cadre dit "normal", et si oui la dirigeront à ce moment-là vers les structures adéquates (filières différentes des RSAstes). Dans le cas contraire, il pourrait être proposé à Mlle L. de faire une demande d’Allocation Adulte Handicapé, éventuellement assortie (selon le taux de handicap reconnu par la MDPH et en fonction de sa volonté de (re)travailler), d’une orientation en ESAT, travail en milieu protégé qui lui garantira un revenu fixe.
On peut aussi aller consulter directement en service hospitalier. Le milieu psy est un petit monde un peu à part, les personnels soignants et para-soignants (infirmières et psychologues de secteur, assistantes sociales...) sont à même de renseigner chacun sur les qualités humaines de tel ou tel thérapeute.
J’ajoute qu’à la lecture de ce blog, je trouve que beaucoup des situations personnelles qui y sont rapportées, dont certaines relèvent de l’urgence, sont de nature à entraîner celles, ceux qui les vivent dans de graves dépressions, voire des pathologies plus graves. Je ne comprends d’ailleurs pas comment font ces personnes pour ne pas craquer. Il ne faut pas attendre d’en arriver là pour consulter, et si on se sent vraiment mal, ne pas hésiter à se rendre à l’hôpital et solliciter l’aide d’une équipe soignante, voire une hospitalisation. Dans tous les cas ces personnes doivent tout faire pour sortir de l’isolement et témoigner de ce qu’elles vivent partout où il existe une écoute, partout où leurs propos peuvent être relayés.
Pour conclure, j’ai envie de dire que les pratiques auxquelles se livrent certains fonctionnaires et salariés des administrations incriminées dans ce blog sont une honte pour le service public dans son ensemble, et un affront à celles et ceux qui se battent pour défendre ce service public.