Collectif RTO

Créteil : de Pôle Emploi à la CAF, radiations ordinaires, résistances solidaires

vendredi 11 septembre 2009 par Réseau Solidaire d’Allocataires

Créteil, c’est une grande ville ordinaire de banlieue, ni très pauvre, ni super riche.

Il y encore quelques mois, la CAF et l’agence Pôle Emploi y étaient plutôt calmes, on y radiait comme ailleurs, paisiblement, et il n’y avait pas foule dans les salles d’attente de ces administrations.

Mais la soi disant « crise » est passée par là : Créteil est une ville plutôt jeune, avec bon nombre de salariéEs de l’industrie mais aussi des services à la personne. Le chômage a explosé.

La CAF est l’agence centrale du département : et depuis des mois et des mois, les caisses locales ferment , ou sont ouvertes uniquement pour la galerie, le traitement des dossiers n’y est plus assuré. A Créteil même, la CAF ferme désormais deux jours par semaine.

Alors ces deux structures , dont le visage était déjà rébarbatif, ont tombé le masque.

Affluence record, la queue qui s’étale jusqu’au dehors.

Hall d’attente bondé, des gosses qui galèrent pendant des heures dans des salles où l’on n’a rien prévu pour eux.

SalariéEs débordés, stressés, impuissants.

Car à Pôle Emploi, comme à la CAF, la privation de revenu constitue une bonne part du quotidien des allocataires. Les radiations pleuvent , les contrôles et les poursuites pour « fraude » aussi.

Les cris, les larmes, la violence sont banales. En témoigne la CAF où seuls quelques guichets sont ouverts, où une affiche annonce que seules les demandes de base sont traitées, mais ou une équipe impressionnante d’agents de sécurité entoure en quelques secondes l’allocataire qui demande ses droits.

Allocataires solidaires, nous sommes venus en groupe ce matin, tenter de faire annuler la radiation d’un ex gardien d’immeuble licencié, qui ne se s’est pas présenté à un rendez-vous du Pôle, parce qu’il risque la rue, et avait un rendez-vous pour sa recherche de logement.

Nous sommes venus aussi avec une jeune mère de famille, sans aucune ressource suite à un contrôle, parce que son ex conjoint est resté administrativement domicilié chez elle , il est SDF, elle n’a pas voulu l’enfoncer.

Loin des images d’Epinal, nous savons que la misère n’entraîne pas systématiquement la révolte et encore moins la solidarité, et peut même se traduire par la lutte de tous contre tous, les salariEes sous payés contre les précaires radiés par exemple, ou même les précaires contre les précaires.

Nous savons aussi que nous sommes désormais face à un mur de répression, on ne stoppe pas la machine à radier avec quelques coups d’éclats, avec une ou deux actions symboliques et des tracts enflammés, dans une mer de peur et de contrainte.

Ce lundi, nous avons de la « chance » à Pôle Emploi : la directrice se retrouve confrontée non seulement à notre colère, mais aussi à la sympathie des autres chômeurs présents. Des dialogues s’engagent, des rencontres se font, un autre radié se joint à nous. Les salariéEs de l’agence, notamment ceux de l’accueil ne nous sautent pas au cou, mais ils ne font pas corps avec leur direction non plus.

La négociation est donc relativement rapide, la directrice demande simplement la production d’une demande de logement pour mettre en œuvre l’annulation de la radiation, et annule sur le champ la privation de revenu de l’autre précaire que nous avons rencontré le jour même.

Nous partons d’ailleurs plus nombreux à la CAF, les victoires même toutes petites, agrègent du monde.

Ce ne sont pas seulement les radiations annulées, mais aussi et surtout le résultat de nos petits coups de force à une douzaine, au culot : la direction, invisible dans le quotidien des précaires qui est contrainte de se montrer et de faire face à la colère. Qui se révèle finalement, elle aussi, un pion de la machine, soumise à des consignes venues d’en haut.

Mais cela nécessite de dépasser la peur ensemble, d’être prêts à tenir bon, de ne pas s’attendre à ce que le mur cède facilement.

Ainsi ce matin là à la CAF, nous savons déjà que nous n’obtiendrons pas l’annulation de la privation de revenu. La jeune femme que nous accompagnons est la cible type de la machine à précariser : comme la plupart des mères précaires, son quotidien n’est pas celui des familles recomposées de la télé.

Elle est dans la galère, et son ex aussi. Il n’a aucune ressource, et sa carte de séjour pourrait lui être retiré si elle engageait une procédure pour non paiement de pension alimentaire. Entre deux hébergements précaires, il lui arrive de dormir à la maison quelques nuits.

Devant la contrôleuse qui connaît son métier, et lui a fait des compliments sur la beauté de sa fille, cette jeune femme n’a rien caché de ses galères. La proie était facile : la contrôleuse lui a affirmé que déclarer son ex comme n’habitant pas là, lui vaudrait le retrait immédiat de ses papiers.

Que cela ne servirait à rien de toute façon, car la CAF se fonde uniquement sur une domiciliation administrative pour établir la vie maritale, que la loi est comme ça.

C’est faux. Mais paniquée , la jeune femme a cru trouver un appui chez cette autre femme , à qui elle a demandé , « Mais qu’est ce que je dois écrire alors ».

Et la contrôleuse lui a expliqué qu’il valait reconnaître la vie commune tout de suite, bien sûr les allocations seraient coupées quelques temps, mais ça vaut mieux que le tribunal, en cas de contestation. Et puis, la CAF serait évidemment indulgente à cause de la « bonne foi ».

Alors l’allocataire a écrit ce qu’on lui demandait. La contrôleuse, une fois le piège refermé s’est montrée encore plus aimable, lui conseillant même de « prendre quelques jours de vacances » , pour sortir un peu la tête de ses galères. Sadisme gratuit ? Non prudence, car la contrôleuse avait encore quelques autres familles dans la même cité à contrôler, et un incident avec l’une d’elles peut remettre en cause le bon déroulement de la journée.

Un mois plus tard, la machine à broyer fonctionne déjà à plein : allocations coupées et 12 000 euros à rembourser.

Retards de loyers qui vont s’accumuler, et la jeune femme vit dans un bâtiment promis à la démolition, dans ces cas là, les relogements sont réservés aux locataires « en règle ».

Aujourd’hui nous sommes venus faire du bruit autour de cette histoire, une parmi d’autres. Montrer que les femmes isolées peuvent sortir de l’isolement, qu’elles ne seront ni des proies faciles, ni des victimes silencieuses et soumises.

Comme dans les procès en sorcellerie, seule, aucune défense n’est possible, c’est l’épreuve de la noyade.

Soit cette jeune femme crève de faim et ses gosses avec, et peut-être son "innocence" posthume sera-t-elle reconnue, soit elle survit et pour la CAF, cela montre bien qu’elle n’est pas isolée.

On lui a même refusé le rapport de contrôle : « vous n’avez rien à savoir des détails », lui a-t-on répondu.

Et le conflit entre nous et eux va se cristalliser là-dessus, étrangement : nous ne demandons que ça aujourd’hui, ce fameux rapport, normalement accessible à n’importe quel allocataire, selon la charte des contrôleurs CAF. Mais, manifestement la direction ne veut pas rendre public l’acte d’accusation, aucun responsable ne veut dans un premier temps évoquer le dossier .

«  Oh là, là les contrôles, non, c’est trop spécifique, je ne veux pas m’occuper de ça », , nous dit un premier membre de la direction départementale.

Et « ceux qui s’occupent de CA », en l’occurrence de ces allocataires regroupés qui exigent bruyamment la publicité des débats, ce sont d’abord les agents de sécurité.

Deux d’entre nous , des femmes, encore, se retrouvent ainsi isolées des autres, dans le hall de la direction, ou deux vigiles les ont contraints à se réfugier en avançant et en menaçant de « les sortir ».

Dix minutes de railleries, de menaces voilées, de gestes des mains et du corps arrêtés à quelques millimètres de nos visages, dix minutes de « On parle moins fort, hein, on fait moins les malines ».

Pas vraiment. Car l’une d’entre nous brave la peur physique des coups qu’on sent prêts à pleuvoir, et parvient à aller ouvrir une autre porte par laquelle s’engouffrent nos camarades.

Là, la direction arrive et inverse évidemment la situation. Nous sommes les agresseurs, entrés « par effraction » dans un lieu « privé », c’est de la « contrainte », on risque gros.

Ca ne marche pas. Alors on tente une nouvelle fois d’isoler les « faibles », on propose à l’allocataire de la recevoir seule dans les étages, car c’est « son dossier » qui importe, elle « veut résoudre son problème, non ? ».

Mais la « faible » s’est déjà retrouvée seule une fois avec une « dame protectrice » de la CAF. La contrôleuse. Elle refuse.

Moment de stress intense, des deux côtés. L’une des directrices présentes se tourne vers l’autre, lui demande « On les fait sortir par la sécurité ? ».

Un autre membre de la direction garde la tête froide. Il propose de recevoir l’allocataire accompagnée, tout de suite.

Non, rétorquent les directrices, qu’elles fassent la queue comme tout le monde.

Très bien. Nous allons prendre un numéro, deux heures d’attente à prévoir. On s’en fout, on a le temps , et des tracts à distribuer.

Mais le responsable en a vite marre. Il est l’heure d’aller manger. C’est donc lui qui vient nous chercher, très vite, sous l’œil amusé des allocataires, et celui, médusé des vigiles.

Aimable et embarassé. Car la consigne venue d’en haut est claire. Ne pas produire le rapport de contrôle. Seulement, c’est lui qui doit en prendre la responsabilité et il se doute bien que l’histoire ne s’arrêtera pas là. Il nous confirme très vite qu’une plainte est déposée, pour « fraude ».

Très bien, ça en fait deux pour les allocataires du collectif, en ce qui concerne la CAF d’Ile de France. Et bientôt plus, car briser le silence collectivement, c’est rencontrer d’autres concernéEs, se regrouper pour faire face.

Nous sommes prêtEs, car nous n’avons pas le choix.

RESEAU SOLIDAIRE D’ALLOCATAIRES

Retrouvez-nous à nos permanences du mardi :

Tous les mardis, de 18h à 19h30 à la Maison des Associations, 15, passage Ramey - 75018 Paris – Métro Marcadet Poissonniers – Bureau « Les vignes » au 1er étage.

Réseau Solidaire d’Allocataires- ctc.rsa@gmail.com


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