mardi 2 février 2010 par collectif rto
Ce matin j’étais convoqué à la Capi Gambetta pour rencontrer – enfin – ma nouvelle référente et signer mon contrat d’insertion, n’ayant pas pu le signer en décembre (rappel de l’épisode précédent). Je viens accompagné de Mlle H, membre du collectif. Nous attendons quelques minutes avant d’être reçus dans un bureau par Mme P, ma nouvelle référente.
Mme P ne refuse pas le droit à l’accompagnement. Nous nous asseyons. Suite à notre précédente visite, elle semble tendue :
« Mme P – Lors de votre dernière convocation, vous avez donc rencontré Mme Q, l’adjointe à la direction –
Moi – Ah, ce n’est pas elle la directrice ?
Mme P – Non, nous n’avons personne à la direction depuis plusieurs mois et attendons toujours qu’on nous envoie quelqu’un.
Moi – D’accord. C’est drôle, parce qu’elle nous avait dit être la directrice. Enfin bon,…
Mme P – Donc lors de votre dernière convocation, Mme Q vous a présenté ce qu’était le RSA, la Capi, comment nous fonctionnons. Donc j’imagine que vous savez de quoi il s’agit, surtout que vous avez déjà été suivi à l’Espace Insertion 19ème.
Moi – Oui. De plus, je suis membre du collectif, donc nous connaissons bien ces questions et y sommes confrontés toutes les semaines.
Mme P – C’est vrai. Donc Mme Q vous a dit qu’ici à la Capi nous faisons un suivi global. Et que nous faisons appel à des prestataires extérieurs pour vous accompagner sur des points précis. Par exemple, pour les artistes, nous avons plusieurs possibilités qui pourraient vous aller.
Moi – Déjà je ne suis pas artiste, mais traducteur littéraire. Je traduis des pièces de théâtre, mais ça ne veut pas dire que je suis intermittent. Je suis traducteur, ce n’est pas la même chose. De plus, je suis complètement autonome dans mes démarches.
Mme P – Ah bon ? Désolé, Mme Q m’avait dit que vous étiez artiste. Quelles sont vos langues ?
Moi – Suédois, norvégien, danois.
Mme P – En tout cas, traducteur, c’est quand même proche d’artiste et ça pourrait coller avec notre offre.
Moi – Mais il n’y a aucune obligation d’aller chez ce type de prestataires, qui sont la plupart du temps des associations privées très grassement financées par la Mairie de Paris, uniquement pour radier des RSAstes et faire du chiffre. [1]
Mlle H – Ecoutez, vous voyez bien qu’il est autonome dans ses démarches. Des trucs comme Pôle Emploi, ce n’est que du temps perdu, des pressions en plus, et davantage de risques de se faire radier.
Mme P – Je ne suis pas Pôle Emploi, je suis la Capi.
Mlle H – Je prenais Pôle Emploi comme exemple. Mais pourquoi chercher à le pousser à aller dans une de ses associations ?
Mme P – Oh, nous n’obligeons personne à y aller,… Mais ce sont des lieux faits pour les allocataires quand même…
Moi – Surtout faits pour les foutre dans la merde.
Mme P – Mais vous y êtes déjà allé ?
Moi – Pas moi personnellement, mais nous avons déjà fait plusieurs actions pour des personnes qu’on y avait envoyé.
Mme P – Dans quelle association précisément ?
Mlle H – Mais plein ! Vous le savez très bien ! On ne va pas en faire toute la liste !
Moi – Soasif par exemple !
Mme P – Mais il y en a d’autres. C’est bien que vous pointiez du doigts les endroits où il y a dysfonctionnement, mais parmi toutes celles que je connais, tout va bien. Par exemple pour les artistes nous avons DATA, ou l’AVEJ, qui permet d’avoir de petits boulots alimentaires en attendant de concrétiser ses propres projets. [2]
Moi – ce genre d’associations, nous savons ce que c’est, on vous présente ça sous une jolie couverture, mais derrière c’est dégueulasse.
Mlle H – Puis ça implique un suivi continu, faute de quoi on est radié et on se retrouve sans revenu pour vivre.
Mme P – Oh, mais non.
Moi – Par exemple, je pense à une autre de ces associations complètement débiles dont je ne me souviens plus du nom, et grassement financées par la Mairie de Paris : une fois une allocataire était passée, son référent l’avait obligé à aller dans cette association, où elle devait poireauter 2 heures trois fois par semaine pour apprendre à faire un CV, et ce durant 6 mois. Si elle loupait seulement un rdv, elle était radiée. C’est franchement débilisant.
Mme P – C’est étonnant, mais je n’ai jamais eu cette expérience. En tout cas, je ne force personne à y aller. En fait, je disais ça simplement pour vous dire que ça existe, car Mme Q m’a dit que vous ne voulez pas y aller, mais ça n’empêche pas que vous puissiez y réfléchir. Vous savez, ça pourrait être sympa de croiser d’autres personnes dans votre situation et de discuter avec eux [3]… Vous avez pris le temps d’y réfléchir ?
Moi – Oui, ça fait un bon moment déjà, on me l’avait proposé comme alternative à la Capi en juin dernier à l’Espace Insertion 19ème, et ça ne m’intéresse vraiment pas. Beurk !
Mme P – Et Pôle Emploi ?
Moi – Ils m’ont eux-mêmes désinscrit il y a deux ans, car ils ne s’occupent pas des traducteurs littéraires, ce serait absurde d’y retourner. J’avais dû m’y inscrire parce que mon précédent référent, à l’Espace Insertion 19ème, m’avait menacé de radiation. Résultat des courses : 6 mois à aller pointer là-bas pour rien, si ce n’est obtenir confirmation écrite – destiné à mon précédent référent à l’Espace Insertion – de mon ex-référent Pôle Emploi que je suis autonome dans ma démarche, que je connais très bien mon secteur d’activité et que je n’ai pas à être inscrit à Pôle Emploi.
Mme P – Oh mais ici nous ne menaçons personne. Mais Pôle Emploi ça a changé, ça pourrait vous intéresser…
Moi – Eh bien non, ça ne m’intéresse toujours pas, et ce serait toujours du temps perdu.
Mme P – Pas de problème, je le mentionnais simplement au cas où vous vouliez y réfléchir. Nous allons donc passer au contrat d’insertion. Je vais y mentionner les diverses propositions que je vous ai faites et que vous n’en voulez pas. Ensuite, vous écrirez votre partie.
Mlle H – Mais non ! Enfin ! Pourquoi mentionner ces diverses propositions et qu’il les refuse ? C’est une chose évidente, il n’y aucune raison de mettre ça dans le contrat.
Mme P – Mais si, c’est mon travail. Je dois faire des propositions, il faut que la commission le sache.
Mlle H – Mais elle le sait déjà !
Moi – De plus, écrire ça, comme ça, c’est exprimer un sous-entendu dépréciatif et négatif à mon encontre, en niant toutes mes démarches. Ce n’est pas neutre, or le contrat se doit d’être neutre.
Mme P – Mais je n’ai pas dit que j’écrirais que vous refusiez, mais que pour l’instant ça ne conviendrait pas pour vos démarches.
Mlle H – Alors pourquoi l’écrire ? Et vous avez bien parlé de refus.
Mme P – Non, nous avons dû mal nous comprendre. Je suis désolée. Mais chacun a sa partie où écrire.
Mlle H – Un contrat, c’est un accord entre deux personnes !
Mme P – Tout à fait, entre deux personnes !
Moi – Deux personnes oui, mais on a le droit d’être accompagné et de discuter à plusieurs !
Mme P – Oui. Bien sûr.
Moi – Donc, au lieu de vouloir insinuer toutes ces choses dépréciatives, vous devriez plutôt vous intéresser aux perspectives, à l’évolution de ma situation, des choses ont avancé ces derniers temps…
Mme P – D’accord. Parlons-en. Je vais reprendre votre précédent contrat et nous allons le relire ensemble. »
Mme P sort le précédent contrat et nous le relisons ensemble. Elle me demande ensuite où j’en suis, ce que je lui explique. Elle ne peut nier l’avancée de mes démarches.
« Mme P – C’est bien. Il y a effectivement des avancées. Mais ça ne serait pas mieux avec Pôle Emploi ?
Moi – Comme je vous l’ai dit, cela serait du temps perdu, et je viens de commencer la traduction d’un texte, ce qui prend beaucoup de temps, c’est complexe.
Mme P – D’accord, mais pourquoi est-ce si complexe ?
Moi – Si vous voulez, en Norvège on a officiellement trois langues, du fait de l’indépendance très récente du pays (en 1905 seulement), et aussi de son morcellement géographique (c’est très montagneux) qui a beaucoup favorisé le morcellement dialectal. On a donc le riksmål, langue administrative, quasiment plus utilisé, même dans les grandes administrations, c’est quasiment du danois. Ensuite on a le bokmål, plutôt proche du danois, surtout parlé dans le sud et à Oslo. Enfin, le nynorsk, langue inventée il y a environ un siècle qui consiste en fait en une synthèse des dialectes principalement du centre et du nord du pays et qui donc correspond bien mieux à la réalité linguistique de la Norvège.
Mme P – C’est vraiment intéressant, mais comment les gens font pour se comprendre ? Et pour se réinsérer ? Ça doit être compliqué.
Moi – Les langues scandinaves continentales (norvégiens, suédois, danois) sont très proches, donc quand on parle l’une des langues, on comprend plutôt bien les autres. De plus, la télé et la radio, en Norvège, diffusent à parts égales en bokmål et nynorsk, idem pour les journaux, livres, etc, donc tout le monde est habitué à entendre les deux langues. L’auteur que je traduis écrit en nynorsk, mais pas en nynorsk disons canonique, mais très mélangé avec le dialecte de son petit village ainsi que des mots et expressions anciens, inusités de nos jours. Donc ça représente beaucoup de boulot, et de temps pour ce boulot. Il est constamment important de tout vérifier, entre autres auprès de locuteurs de son village, par échanges mail, que je ne fais pas d’erreur ou de contre-sens. »
Nous passons ensuite à la rédaction du contrat, Mme P n’y mentionne pas « ce qu’elle m’a proposé et que j’ai refusé », le contrat contient seulement ce que j’ai mentionné. Je le signe donc. Elle établit également une demande d’allocation complémentaire logement de la ville de Paris auprès de la Caf. Ça peut aller jusqu’à 120 euros par mois d’après elle, vu le prix exorbitant des loyers à Paris, histoire d’avoir quelques miettes en plus pour pouvoir subvenir un peu plus décemment aux besoins les plus basiques et vitaux – en dehors de celui d’un toit –, comme se nourrir. Elle me demande si j’ai les tarifs sociaux EDF et GDF, je dis que oui. Elle m’informe d’une autre aide aux dépenses énergétiques à demander auprès du CASUP, le FSL.
Quand elle vérifie mon compte Sécu-CMU C :
« Mme P – Ah mais, qui est cette autre personne sur votre compte ?
Moi – Quelle autre personne ????
Mme P (tournant l’écran vers moi) – Vous voyez, une certaine Mlle Z.
Moi – Mais ça fait au moins 4 ou 5 ans que nous sommes séparés et ne vivons plus ensemble ! J’ai déjà demandé de très nombreuses fois à ce que la Sécu enlève son nom de mon compte, à chaque ils disent que c’est bon, et quand j’y retourne, c’est de nouveau là, sur une partie des fichiers !
Mme P – C’est sûrement un bug informatique. Ça arrive. »
N’empêche que ce genre de « bug », à cause du croisement des fichiers, peut servir de bon prétexte bidon à la Caf pour lancer un contrôle et couper les revenus. Le temps de faire capter, collectivement, à la Caf, que c’est un « bug », on peut se serrer la ceinture et attendre pour manger, payer le loyer, etc (c’est vrai que nous sommes des profiteurs, un petit régime pour passer de « mince » à « squelettique » nous ferait pas de mal). Les contrôles Caf, c’est la mort sociale (voir : http://www.collectif-rto.org/spip.php ?article823), et, à terme, la mort tout court (dans la rue).
L’entretien se termine. Mme P mentionne l’association culturelle de la Capi, pour faire des sorties. Nous sortons de son bureau, faisons la photocopie du contrat qui m’est destinée et nous nous quittons. Prochain rdv (de « suivi ») dans deux mois.
Contrôle CAF, refus du RSA ?
Avec le RSA vos revenus baissent et vous n’y comprenez rien ?
On vous refuse la prime pour l’emploi
Vous galérez avec la CAF, l’ANPE, la Sécu, ou les services sociaux ?
Avec ou sans papiers, avec ou sans emploi, la solidarité est l’arme des précaires !
Venez nous rencontrer, vous informer, rencontrer d’autres précaires pour faire valoir vos droits aux permanences de lutte du Réseau Solidaire d’Allocataires.
A Paris : tous les mardis de 18H 19H30 à la Maison des Associations du 18ème arrondissement, 15, passage Ramey, métro Marcadet- Poissonniers Contact Tel : 09 54 70 66 22 Mail : ctc.rsa@gmail.com Site : http://www.collectif-rto.org
Chaque semaine, nous sommes présents devant des agences Pôle Emploi et des CAF d’Ile de France. Contactez nous par mail pour les dates et lieux exacts. Si vous nous écrivez pour un problème précis, n’oubliez pas d’indiquer votre département d’origine !
[1] (1)
[2] (2)
[3] (3)
[4] Par exemple l’association Soasif, spécialisée dans la pathologisation de la précarité – comme la plupart de ces associations très grassement subventionnées par la Mairie de Paris. Pour avoir une idée de Soasif, voir http://www.collectif-rto.org/spip.php ?article800, http://www.collectif-rto.org/spip.php ?article804 et http://www.collectif-rto.org/spip.php ?article811.
[5] Comprendre : faire un boulot de merde (manutentionnaire, vestiaire, etc, dixit le site de l’AVEJ), avilissant et ingrat, jusqu’à point d’heure et sans horaire fixe, dans des conditions déplorables, pour finir avec un salaire de misère, le RSA coupé, donc encore plus dans la merde – au figuré comme, parfois, au propre – qu’avant, et aucun temps libre pour faire avancer nos propres projets. L’AVEJ s’est spécialisée dans ce genre de sous-traitance des RMIstes (maintenant RSAstes) « artistes » depuis l’arrivée de Delanoë à la Mairie de Paris. Comme de très nombreuses autres associations du même type. La mise à disponibilité d’une main-d’œuvre précaire, ultra-malléable (du fait des menaces de radiation, etc) et quasi gratuite est l’un des deux axes de la politique d’insertion de la Mairie de Paris, cf. note précédente. La variante proposée par l’AVEJ est, c’est vrai, fort intéressante : un boulot de merde, mais dans des musées, bibliothèques, théâtres,… Quel épanouissement de soi ! Quelle plénitude ! Chose amusante à noter, l’adresse de l’AVEJ est la même que celle du comité national des régies de quartier. Pratique pour organiser le commerce de la main-d’œuvre précaire quasi gratuite.
[6] Eh bien justement, le collectif, c’est fait pour ça. Et là ce n’est pas du temps perdu, bien au contraire. C’est grâce au collectif qu’on sait ce qu’il en est du PDI, de la politique « artistes » de la Mairie de Paris ou qu’on obtient des réponses ici ou ici )de l’adjointe aux affaires sociales